Les questions que pose le rachat du «Temps» par la fondation Aventinus

vendredi, 20.11.2020

Le quotidien passera bientôt aux mains d’une fondation: du jamais vu en Suisse. Le modèle de gouvernance et les fonds du nouveau propriétaire suscitent la défiance.

Sophie Marenne

François Longchamp. Selon le président de la fondation «Aventinus dresse un premier écran d’étanchéité par rapport aux donateurs. Ensuite, un deuxième échelon d’indépendance est instauré en garantissant qu’aucun des membres ne puisse intervenir au sein des titres financés». (Keystone)

Le Temps est-il tiré d’affaire? Le voilà en tout cas placé sous l’aile de la fondation Aventinus. Née en 2019 avec pour missions de venir en aide à la presse romande et, peut-être avant tout, de sauver ce journal, elle en a annoncé le rachat au début du mois de novembre. L’opération sera effective dès 2021, sans que les détails n’en soient dévoilés. «C’est embêtant pour un média», commente Julia Cagé, professeure à Sciences Po Paris et spécialiste de l’économie des médias.

La gouvernance

«Un double problème me frappe dans le rachat du Temps: celui de la transparence et celui de la gouvernance», décrit-elle. Aux manettes d’Aventinus, un conseil de fondation composé de quatre membres dont aucun représentant des journalistes «alors que le Temps sera son actif principal», explique l’économiste française. Rien à voir, selon l’autrice de Sauver les médias, avec l’exemple historique du Guardian ou plus récent de Mediapart: tous deux impliquent des membres de la rédaction dans leur gouvernance. Et quel avenir pour la participation de 2,4% détenue par la Société des rédacteurs et du personnel du Temps? «C’est une discussion qui doit encore être menée avec Aventinus», répond Frédéric Koller, président de la SRP.

Quant à la transparence de cette structure unique en Suisse, la professeure regrette que son budget ne soit pas public. «Tout ce qu’on sait, c’est qu’Aventinus est doté de plusieurs millions. Mais combien: 5 ou 50?», interroge-t-elle. Autre zone d’ombre: le prix de vente de la société anonyme Le Temps n’a pas été dévoilé, «à la demande du vendeur», justifie François Longchamp, président d’Aventinus. Bilan a mentionné la somme de 6,5 millions de francs dans ses pages, «un montant relativement faible. Quoiqu’on ne connaisse pas l’ampleur de son déficit», relève Pierre Ruetschi. Le directeur du Club suisse de la presse organise par ailleurs ce vendredi les Assises presse et démocratie. Un événement en ligne qui traitera notamment du rachat du Temps.

Les donateurs

Les cordons de la bourse d’Aventinus sont tenus par trois des quatre plus grandes fondations romandes: Leenaards à Lausanne, axée sur la culture et le social; Jan Michalski à Montricher, pilotée par l’éditrice Vera Michalski-Hoffmann qui est aussi une des héritières des fondateurs de la pharma Roche; et Hans Wilsdorf à Genève, propriétaire des montres de luxe Rolex.

Une part des fonds provient aussi d’une demi-douzaine de mécènes de l’univers de la banque et de la finance. Aventinus défend leur anonymat. Cette discrétion ne surprend pas Henry Peter, directeur du Centre en philanthropie de l’Université de Genève: «Nombre de donateurs y sont attachés, parce qu’elle s’inscrit dans la culture suisse et, parfois, parce qu’ils ne souhaitent pas être trop sollicités». 

Les influences possibles

Une telle opacité pose cependant question. Pour Pierre Ruetschi, le «risque potentiel d’un manque d’indépendance existe» car un média n’est jamais «complètement à l’abri de l’influence de ceux qui le financent.» Selon Julia Cagé, ce mystère «alimente un climat de défiance de plus en plus prégnant» envers la presse.

Pour celle qui est l’une des administratrices de l’Agence France-Presse (AFP), le rachat du Temps est conçu pour donner aux lecteurs l’impression d’un processus démocratique. «Mais imaginez que ce soit la banque Reyl et Rolex qui aient acquis Le Temps: tout le monde se serait offusqué. Or, à travers Aventinus, c’est la fondation actionnaire de la firme horlogère qui investit. Et Jérôme Koechlin, directeur de la communication de Reyl, qui siège au conseil de fondation», s’indigne-t-elle en pointant qu’il ne suffit pas de se parer du statut de fondation pour montrer patte blanche et garantir l’indépendance.

A ces critiques, François Longchamp, président de la fondation Aventinus, répond que «l’écrasante majorité» (95% assure-t-il) des moyens de l’organisme provient des trois fondations. Les apports des mécènes, issus de leur fortune privée, ne comptent donc que pour une partie infime du budget d’Aventinus. En outre ces banquiers genevois sont «tous retirés du monde des affaires, sans exception», promet François Longchamp. Et les donations, tant des fondations que des mécènes, sont réalisées à fonds perdus de façon inconditionnelle.

L’ex-conseiller d’Etat genevois rappelle que l’élément déclencheur de la création d’Aventinus, «c’est la disparition de L’Hebdo, pratiquement du jour au lendemain» et la peur que d’autres titres romands ne subissent le même sort. En réaction, les trois fondations susmentionnées ont dessiné une solution pour préserver une presse pluraliste, ce qui les a amenées à créer une fondation ad hoc.

La garantie d’étanchéité

François Longchamp explique: «Aventinus dresse un premier écran d’étanchéité par rapport aux donateurs. Ensuite, un deuxième échelon d’indépendance est instauré en garantissant qu’aucun des membres – ni des fondations donatrices, ni d’Aventinus – ne puisse intervenir au sein des titres financés, par exemple en devenant administrateur.»

L’organisation bientôt actionnaire du Temps neutraliserait ainsi structurellement toute possibilité d’influence, en rendant la rédaction doublement étanche. «Par nature, ces barrières avec les bailleurs de fonds ne peuvent être complètement imperméables», nuance Pierre Ruetschi qui n’imagine pour autant pas le quotidien devenir le jouet d’une grande compagnie ou d’un banquier. «De plus, si le fonctionnement d’Aventinus fait écho à celui de la fondation Hans Wilsdorf – ce qui n’est pas certain mais probable – il n’y aura pas de velléité interventionniste. Ce n’est pas dans ses habitudes», rassure-t-il.

L’expert en mécénat Henry Peter abonde: «Wilsdorf est une cible facile, mais ses activités sont bien distinctes de celle de Rolex», par ailleurs un annonceur important du Temps. De même qu’une fondation comme Leenaards, née de la fortune de l’industriel belge Antoine Leenaards, «porte des intentions sincères». Et il souligne que Vera Michalski-Hoffmann n’occupe pas de fonction dans l’organigramme de Roche. C’est certain, pour l’ancien avocat d’affaires, «ces trois fondations ont contribué à la création d’une nouvelle entité, sur laquelle elles n’ont pas prise. Vu la longueur de la chaîne jusqu’au média, vouloir chercher une influence serait excessif.»

François Longchamp est surpris qu’un tel procès d’intention soit fait à ces fondations. «Tous ceux qui suspectent aujourd’hui les motivations des fondations Hans Wilsdorf, Leenaards et Jan Michalski ne se sont jamais – au grand jamais – interrogés sur la liberté académique des universités qu’elles ont financées ou la liberté culturelle des entités artistiques qu’elles ont soutenus», s’étonne l’ex-politicien. Ce débat émerge dans un cadre où «justement un arsenal d’étanchéité juridique a été mis en place». Ce qui l’amène à constater que ces questions, «personne ne les pose à propos des propriétaires actuels du Temps, de la Tribune de Genève ou de L’Agefi

L’ancien élu PLR poursuit: «Nous sommes en train d’assurer une pérennité unique en Suisse – et probablement en Europe – à un journal, au cœur d’un monde complètement troublé d’un point de vue économique. Et les fondations qui nous en donnent les moyens font face à des suspicions d’ingérence qu’aucune voix n’a jamais portées sur les propriétaires actuels du Temps», regrette-t-il.

Les enjeux financiers

Le rachat du Temps, c’est avant tout une bouée lancée à un titre qui a accumulé des années de déficit. Ringier ne détaille aucun chiffre sur la santé financière du journal. Selon les estimations de L’Agefi, les pertes de la seule année 2020 pourrait atteindre 10 millions de francs, notamment en raison de la crise du Covid-19. «Le modèle qui se dessine perdurera en fonction de la constance et de l’envergure des mécènes. En l’occurrence, les trois fondations nourrissant Aventinus ont les reins solides, ce qui présage un engagement sur la durée», avance Pierre Ruetschi. Selon l’ancien rédacteur en chef de La Tribune de Genève, la fondation visera sans doute «un équilibre» dans les prochaines années ou du moins «un déficit maximal» à ne pas dépasser en termes d’exploitation annuelle. François Longchamp ne fait aucune projection. «Pour le moment, nous chercherons à limiter les pertes», dit-il.

Source de revenus classiques des médias, les publicités se tarissent ou sont captés par les GAFA. Henry Peter est convaincu que «pour une presse libre, il faudra inévitablement bénéficier de financements à fonds perdu.» Un avis partagé par Pierre Ruetschi qui résume: «Entre laisser péricliter des médias qui n’ont plus les moyens d’exister par eux-mêmes et les faire subsister grâce à des mécènes, la deuxième option est bien plus intéressante.»

Pour le responsable du Club suisse de la presse, la meilleure garantie d’un paysage médiatique diversifié est d’y voir plusieurs types de médias s’y concurrencer: «A la fois un éditeur traditionnel privé tel que Tamedia ou Ringier, ce nouveau modèle de fondation qui incorpore des soutiens financiers variés, des gratuits alimentés par la pub, des pure-player reposant uniquement sur les abonnements, ou encore l’exemple de L’Agefi avec un éditeur issu de l’univers de l’entreprise qui soutient un journal en raison de motivations propres». L’Agefi est détenu par un actionnaire unique et à titre privé, Antoine Hubert. Administrateur délégué du groupe Aevis Victoria, il a sauvé le titre de la faillite en 2017.

Sans oublier un soutien transversal à ces différents modèles: l’aide à la presse de l’Etat «qui commence à se concrétiser modestement au niveau des cantons et fait débat», souligne Pierre Ruetschi. Outre les 90 millions de francs d’aide indirecte à certains journaux imprimés, le Parlement s’interroge sur les 30 millions proposés par le Conseil fédéral pour soutenir les médias en ligne. Les politiques s’écharpent sur la question suivante: une presse soutenue directement par l’Etat peut-elle être indépendante?

Les dates clés du «Temps»

1998 Lancement du Temps, né de la fusion du Journal de Genève, de la Gazette de Lausanne et du Nouveau quotidien. Le titre est présidé par David de Pury. Les actionnaires comptent la Fondation de famille Sandoz, Bénédict Hentsch, Claude Demole, Edipresse, et la société du personnel

2000 Gilbert Couteau est le nouveau président

2001 Stéphane Garelli devient président. Le Monde entre au capital du Temps en reprenant les parts de la Fondation de famille Sandoz

2003 Entrée de Ringier au capital qui est réorganisé notamment suite au retrait de Bénédict Hentsch

2014 Ringier qui détenait 46,25% du capital, tout comme Tamedia (qui a lancé la reprise d’Edipresse en 2009), rachète la part de ce dernier. Il contrôle ainsi de 92,5% du titre.

2015 Claude Demole vend ses parts à Stéphane Garelli.

2016 Ringier crée une co-entreprise avec Axel Springer qui devient propriétaire du Temps.

2017 Marc Walder, CEO de Ringier, devient président.

2020 Rachat du Temps par la fondation Aventinus. Eric Hoesli, qui fut le premier directeur et rédacteur en chef, en deviendra le président en janvier 2021.

L’avenir encore incertain d’Heidi.news

Déjà détentrice de 5,81% du capital du jeune média genevois Heidi.news, la fondation Aventinus s’est proposée d’en devenir l’actionnaire majoritaire. Les négociations sont en cours. Leur conclusion est annoncée pour avril 2021.

Pour l’équipe de 12 journalistes du portail d’informations aux plus de 5000 abonnés, ce rachat sonne comme une récompense. «Il témoigne d’un succès peu fréquent en presse romande», s’enorgueillit Serge Michel, cofondateur d’Heidi.news et directeur éditorial. Il avertit que le prix de vente ne sera pas «mirobolant» au regard de l’effort financier d’Aventinus envers Le Temps, mais que la plus-value engendrée «couronnera le travail de l’équipe» dont une partie est actionnaire du titre. La valorisation de l’entreprise à 8,6 millions de francs, estimée à partir des actions acquises par Aventinus en décembre 2019 paraît exagérée. 

Serge Michel poursuit: «Avec cette opération, nous serons moins sous la pression de lever les fonds qu’il nous manquait pour atteindre l’équilibre.» Un équilibre auquel Heidi.news parviendrait en 2023, avec 15.000 abonnés, selon les prévisions de l’ancien rédacteur en chef adjoint du Temps. «Aujourd’hui, nous sommes forcément en pertes car en phase d’investissement. Mais notre situation financière est bonne. En pleine croissance tant en termes de revenus que de lecteurs, Heidi.news évolue dans les clous de ce qui a été prévu à son lancement en 2019», se réjouit le cofondateur.

Magma de groupe

Une fois acquis, Heidi.news sera rapproché du Temps; d’abord, au niveau de la collaboration rédactionnelle; puis, physiquement. Les équipes migreront ensemble dans un bureau commun avant l’été 2021. Selon François Longchamp, président d’Aventinus, la convergence des deux titres permettra aux forces de l’un de combler les faiblesses de l’autre. «Le Temps, organe de référence papier, s’est adapté à la nouvelle donne numérique alors qu’Heidi.news a été conçu en termes de flux digitaux», décrit-il.

Le principal risque du projet est de voir Heidi.news se dissoudre dans un groupe, à la façon de Rue89 lors de son acquisition par Le Nouvel Observateur. Pierre Ruetschi qui dirige le Club suisse de la presse craint ainsi qu’un rapprochement ne sape «l’identité éditoriale» d’Heidi.news qui serait alors «diluée dans un magma de contenus produits pour tout le groupe». Bien conscient de ce risque, Serge Michel répond: «Nous ferons tout pour l’éviter. Nous maintiendrons une production propre et une équipe propre. Notre projet visait d’offrir plus de diversité en presse romande, après l’affaiblissement voire la disparition de divers titres. Nous ne ferons pas de concession sur cet objectif premier».

Le danger de phagocytage semble d’autant plus grand que les deux marques partageront la même direction, en la personne de Tibère Adler, et la même rédactrice en chef, Madeleine von Holzen. «Mais des éléments de concurrence sont en débat», avance François Longchamp. Serge Michel ne souhaite pas aborder cette question, pas plus que les leçons qui pourraient être tirées de la fusion entre Le Temps et L’Hebdo, qui a disparu depuis.

A noter que, depuis l’annonce de cette future proximité, le rythme des abonnements chez Heidi.news n’a pas ralenti, assure Serge Michel. Il l’interprète comme une preuve de la confiance des lecteurs. Et il promet à ceux qui s’inquiéteraient: «Nous voulons maintenir une offre Heidi.news et une ligne éditoriale Heidi.news. Et je ne serais pas surpris que, d’ici un an ou deux, notre média emploie plus de journalistes qu’aujourd’hui, grâce à cette opération.» – (SM)





 
 
 
 

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