Cyber-philanthropie et utopies numériques

mercredi, 11.12.2019

J’ai fait un rêve, c’était il y a longtemps, c’était au siècle dernier, à l’époque où l’informatique était complémentaire de l’existant, elle y était supplémentaire et ne venait pas en substitution.

Solange Ghernaouti*

C‘était un rêve de liberté, le rêve d’un Internet porteur de tous les espoirs d’égalité, de fraternité, de paix, d’un Internet pouvant réaliser un idéal d’universalité et de diversité.

Quatre décennies plus tard, l’écosystème numérique que nous avons contribué à construire est celui de la soumission aux algorithmes, de la servitude volontaire aux injonctions numériques et aux machines dites intelligentes. Avec une certaine illusion de liberté, nous sommes devenus des consommateurs – spectateurs dociles. Nos prothèses numériques nous relient à leurs fabricants qui nous perfusent de contenus en échange de la captation de nos données, de nos goûts, de nos sentiments, de nos déplacements, de nos localisations ou encore par exemple, de nos paramètres physiologiques. Dépossédés de nos données, nous sommes nus, transparents, invisibles. Plus nous nous laissons déposséder, plus nous nous chosifions. Nous devenons des systèmes d’extraction de données, sous surveillance, contrôlés à distance, des systèmes à améliorer. Nous entrons dans l’ère de l’obsolescence programmée de l’humain. Ce faisant nous nous adaptons à cette nouvelle réalité technico-économique pour exister. 

Sous anesthésie numérique

Ceux qui sont nés avec cette acceptation passive de la soumission et de la dépendance au numérique, qui n’auront rien connus d’autres, ne connaitrons que des comportements normalisés par les applications du big data, ils deviendront des sortes d’hybrides «mi-humains, mi-machines», perfectionnables par mises à jour logicielles et greffes de nanotechnologies. Info-obèses, ils sont soumis à une communication et une information en temps réel, à la tyrannie de la transparence, du conformisme des réseaux sociaux, de l’administration algorithmique des mœurs, des vies privées et professionnelles, de la gouvernance économique et politique. Contraints à être mesurés et optimisés, à être performants même dans les actes de la vie intime. Sous anesthésie numérique, pour être efficaces selon des critères définis par des fournisseurs, avec un mode d’emploi de la vie déterminé par des algorithmes, ils sont seuls et connectés, incapables de penser, de juger et de décider par eux-mêmes. Ils pratiqueront un métier ubérisé, au service de grandes plateformes. 

Nés sous le joug du numérique, ils se contenteront de vivre comme ils sont nés. Soumis à la propagande d’une vision du monde simplifiée, fabriquée sur mesure et instrumentalisée. Nul besoin de voter, plus besoin de démocratie, il suffira d’adhérer à une pensée préfabriquée, partagée par la masse des individus connectés. Manipulation, gestion de l’opinion et fake news seront les nouvelles manières d’exprimer des idées en substitution aux débats. 

Entre discours et réalité des actes

La philanthropie est le sentiment qui pousse les hommes à venir en aide aux autres, le philanthrope est celui qui aime les hommes et qui s’occupe d’améliorer leur sort. Il peut être aisé de penser que dans la mesure où des services du numérique contribuent à améliorer la vie des hommes, ceux qui les conçoivent, les mettent en œuvre, les gèrent, sont des philanthropes. C’est ce que n’hésitent pas à soutenir certains patrons, acteurs hégémoniques du Net qui se présentent comme philosophes, philanthropes, agissant pour le bien de l’humanité, voire, accomplissant une mission sacrée. 

Pour autant, leurs discours sont-ils vraiment crédibles au regard de la réalité de leurs actes? Est-ce être philanthrope que de donner une dimension éthique aux impératifs stratégiques du développement économique, véritable levier de persuasion des foules?

Une philanthropie au-delà du néo-libéralisme

Enfant, je n’ai jamais rêvé de danser avec un robot, de haut débit, de relations virtuelles, de surveillance de masse ou de machines qui me disent quoi faire ou d’avoir envie. Aujourd’hui, je rêve d’un nouveau paradigme culturel et philosophique de l’informatique, d’une alternative pour réenchanter le monde. Je rêve d’une métamorphose de la philanthropie qui serait en mesure de soutenir le développement de visions et d’outils permettant de faire face aux problèmes majeurs, ce qui nécessite de penser entre autres, au partage, à la fin d’une croissance économique infinie, à l’empathie, à l’adoption de comportements responsables. 

Je rêve d’un monde digital au service du vivant, pas d’une humanité digitale. Je rêve d’une philanthropie qui transgresserait les limites du néolibéralisme numérique pour que l’Homo numericus ne deviennent pas un artefact en situation d’addiction. Je rêve d’utopies numériques positives, que de nouveaux droits humains fondamentaux soient reconnus et respectés, comme celui du droit à la déconnexion et celui de ne pas être sous surveillance informatique. Je rêve d’une décroissance technologique heureuse, au courage de penser, au refus de l’instrumentation des conditions de penser.

*Présidente de la fondation SGH – Institut de recherche Cybermonde





 
 
 
 

AGEFI

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