Les défis de la nouvelle société de partage

mercredi, 11.12.2019

Depuis une décennie, l’économie collaborative, souvent qualifiée d’économie du partage, connait un succès fulgurant qui n’est pas près de s’essouffler.

Alain Decrop*

D’après une étude du Bureau PwC, son chiffre d’affaires à l’échelle mondiale pourrait passer de 24 milliards d’euros en 2016 à 570 milliards d’euros en 2025. Les Etats-Unis, la France et l’Espagne sont actuellement les pays les plus avancés en matière de pratiques collaboratives, mais on retrouve cette tendance dans tous les pays développés. De la même manière, même si ce sont l’hébergement et les transports qui sont les plus touchés, l’économie collaborative concerne de plus en plus de secteurs différents. Les experts parlent ainsi d’une force «disruptive» qui est en train d’engendrer de profondes transformations économiques, managériales et sociétales. 

L’économie collaborative se fonde sur l’échange, la vente, les dons de biens ou de services entre particuliers. Mutualisant les ressources de chacun, les acteurs de cette nouvelle économie en deviennent donc à la fois consommateurs et producteurs avec, le plus souvent, l’aide d’une plateforme digitale qui sert d’intermédiaire. L’économie collaborative repose sur des modèles marchands ou non marchands. Apparues il y a moins de dix ans, des sociétés comme Airbnb ou Uber pèsent aujourd’hui plus lourd en bourse que des empires tels qu’Hilton ou American Airlines qui ont mis près d’un siècle à se construire! Le covoiturage (Blablacar), la livraison de repas à domicile (Deliveroo), l’hébergement gratuit de voyageurs (Couchsurfing) ou encore la communauté de partage de jardins (Hyperlocavore) sont d’autres exemples d’un glissement de notre économie vers de nouvelles formes de consommation et de business partagés. 

Un changement d’état d’esprit chez les consommateurs

Plusieurs facteurs clés expliquent ce succès croissant de l’économie collaborative. Il y a tout d’abord les technologies de l’information et de la communication. Internet, les smartphones et la géolocalisation permettent aujourd’hui de mettre facilement et instantanément en relation des personnes qui ne se connaissaient pas auparavant et de centraliser de manière très visible les possibilités de transactions. Citons également le contexte économique morose, les contraintes budgétaires étant souvent le point d’entrée vers des initiatives collaboratives. Il y a, enfin, un changement d’état d’esprit chez de nombreux consommateurs qui tendent à privilégier l’accès à la possession, à retrouver du lien social et à reconstruire des relations authentiques, mais également à affirmer leurs préoccupations environnementales. «Moins de biens mais plus de liens» serait une manière de résumer cette nouvelle conscience citoyenne, particulièrement marquée auprès des jeunes générations. 

Si l’économie collaborative fait autant parler d’elle aujourd’hui, c’est parce que son importance croissante entraîne toute une série d’enjeux d’ordre économique, juridique et politique mais aussi sociétal. Ainsi, pour ne prendre qu’un exemple, les plateformes marchandes à but lucratif favorisent la domination des propriétaires de la plateforme, qui captent une grande partie de la richesse, pratiquent parfois l’évitement fiscal et s’appuient sur une masse de micro-entrepreneurs non-salariés, qui ne participent donc pas à la solidarité liée à ce statut. À l’inverse, les contributeurs des plateformes non marchandes à but non lucratif n’ont généralement pas le sentiment d’exercer une activité professionnelle. Elles peuvent toutefois entrer en concurrence avec des activités professionnelles existantes, d’où la question du statut de ce type d’activité productive fournie volontairement et bénévolement.

Après une décennie d’existence, force est de reconnaître que malgré certaines dérives régulièrement dénoncées, le potentiel de l’économie collaborative est indéniable. Des pratiques qui, jusqu’à il y a peu, paraissaient utopiques sont devenues réalistes, en témoignent le covoiturage à grande échelle, l’accès à un savoir gratuit co-créé et co-géré par les citoyens eux-mêmes ou l’échange direct de biens ou de services entre inconnus. Même si ce sont souvent les nouvelles multinationales 3.0 qui font surtout parler d’elles en raison de pratiques capitalistiques sauvages, l’économie collaborative témoigne d’une reprise du pouvoir des citoyens-consommateurs, qui collaborent horizontalement dans des circuits plus courts, et remet au goût du jour des valeurs telles que la confiance, le partage et l’entraide dans un monde de plus en plus déshumanisé. Donnons-lui donc sa chance...

*Professeur à l’Université de Namur NADI-CeRCLe, auteur de «La consommation collaborative: enjeux et défis de la nouvelle société du partage»





 
 
 
 

AGEFI

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