«J’ai pris l’initiative d’informer les autorités suisses de notre collaboration avec Moderna»

jeudi, 30.07.2020

Albert Baehny, président et CEO ad intérim de Lonza, révèle les dessous d’une course aux enjeux considérables: lancer sur le marché un vaccin contre le Covid.

Philippe D. Monnier

Albert Baehny. Pour le vaccin contre le Covid-19, une procédure d’approbation accélérée a été mise en place par la FDA.

Lonza a annoncé des résultats semestriels en hausse (lire Lonza dépasse les attentes au premier semestre) alors que, pour cause de pandémie, de nombreuses autres entreprises sont confrontées à de sérieuses difficultés. Néanmoins, ce qui retient l’attention, c’est avant tout le rôle majeur du fournisseur de l’industrie pharmaceutique dans la course mondiale pour mettre sur le marché un vaccin contre le Covid-19. Sur la base de l’avancée des essais cliniques, le tandem Moderna-Lonza se trouve actuellement en pole position grâce à une solution révolutionnaire qui répond au nom de mRNA-1273 (abrégé mRNA). Moderna est une société américaine de biotechnologie créée il y a seulement une dizaine d’années. 

Cette course pour un vaccin contre le Covid-19 n’est pas seulement une compétition effrénée entre une multitude d’entreprises et une course pour libérer le monde de la pandémie. Il s’agit également d’une course décisive entre les grandes puissances mondiales, car disposer avant les autres d’un tel vaccin constituera un atout stratégique considérable.  

C’est notamment pour faire le point sur sa collaboration avec Moderna qu’Albert Baehny, président et CEO ad intérim de Lonza, a reçu l’Agefi pour une grande interview. Ce diplômé en biologie de l’Université de Fribourg est également président de Geberit, après avoir été le CEO de cette société entre 2005 et 2014.

Suite au succès de la phase 1 (45 patients) des essais cliniques concernant le mRNA, comment se déroule la phase 2? 

Cette deuxième phase inclut 600 patients sains volontaires. Une moitié des patients est âgée entre 18 à 55 ans et l’autre moitié a plus de 55 ans. Le recrutement des patients – entièrement réalisé aux Etats-Unis – vient d’être achevé. Les résultats de cette phase 2 sont attendus au début du mois de septembre 2020 et ils seront soumis à la FDA (Federal Drug Administration), l’autorité américaine de régulation.

Quand est-ce que la phase 3 devrait débuter? 

Durant le week-end du 25 et 26 juillet, la FDA a autorisé le début de la phase 3 qui inclura 30 000 patients américains de toutes races. Le recrutement a déjà commencé.

Vous voulez dire que la phase 3 a commencé avec la fin de la phase 2? C’est absolument inédit...

C’est exact. De même que la phase 2 a commencé avant la fin de la phase 1. Autrement dit, dès que les données concernant la sécurité des patients sont connues et positives, la FDA autorise le début de la phase suivante, avant même de connaître toutes les données concernant l’efficacité.  

Comment expliquer ce régime d’exception absolue?

Trouver un vaccin contre le Covid-19 est une course effrénée à de multiples égards. Une course entre les Etats-Unis et la Chine. Une course entre différentes technologies (donc entre différentes sociétés) pour commercialiser le vaccin. Et aussi une course entre les différents pays pour obtenir un accès rapide aux vaccins. Mais la course la plus importante est celle pour la société dans son ensemble , pour permettre à tout un chacun de vivre à nouveau une existence normale.

Quand est-ce que Moderna pourrait obtenir une autorisation de mise sur le marché? 

Il est encore trop tôt pour se prononcer et indiquer une date. (Ndlr: Stéphane Bancel, le CEO français de Moderna a néanmoins indiqué la date de Thanksgiving ou du 26 novembre 2020 «dans le meilleur des cas et pour les patients à haut risque»).

Réalistiquement, quelles sont les chances de succès? Et pour quel pourcentage de la population ce vaccin pourrait-il être efficace?

Je viens d’en parler avec Stéphane Bancel. A vrai dire, il est trop tôt pour apporter une réponse à ces questions. Néanmoins, la phase 1 a démontré des résultats très probants et notre optimisme est donc justifié.  

En outre, les autorités américaines, en l’occurrence la BARDA (Biomedical Advanced Research and Development Authority), partage cet optimisme. Pour cette raison, BARDA vient d’allouer à Moderna 472 millions de dollars comme contribution au financement de la phase 3. A cette somme, il faut ajouter les 483 millions de dollars remis précédemment par BARDA à Moderna.

A combien évaluez-vous les coûts des essais cliniques de la phase 3?

Il faut compter 10.000 dollars par patient. Autrement dit, environ 300 millions de dollars pour 30.000 patients. En outre, il faut préfinancer la mise en place des capacités productives bien que nous n’ayons aucune garantie à ce stade quant à la commercialisation de ce vaccin. Les risques ne sont donc pas négligeables. Par exemple, sur les quatre lignes de production que Lonza met en place, trois sont préfinancées par Moderna mais nous en préfinançons une nous-mêmes.

Qu’en est-il des procédures (nationales) de remboursement?

C’est Moderna, en sa qualité de propriétaire du vaccin, qui négocie avec les différentes autorités nationales. Lonza n’est pas impliqué. 

Qualifierez-vous d’exceptionnelle la profitabilité potentielle de cette collaboration avec Moderna?

Cela peut paraître étonnant mais je ne connais pas encore la profitabilité pour Lonza du mRNA car les négociations avec Moderna sont encore en cours.

La valeur de vos actions a quand même presque été multipliée par deux ces douze derniers mois...

La collaboration avec Moderna explique en partie cette appréciation car cette société est en pole position mondiale concernant un vaccin contre la pandémie. Mais il y a aussi les bons résultats du premier semestre 2020 qui démontrent notre résilience à la crise ainsi que la demande accrue pour nos compétences. Finalement, notre communication est plus ouverte que par le passé. 

En relation avec le Covid-19, Lonza travaille également avec le chinois Junshi Biosciences…

En effet, il s’agit d’un licensing agreement pour un traitement et non pour un vaccin. Le développement de cette thérapie est toutefois à un stade encore précoce. 

Les autorités suisses vous ont certainement contacté pour obtenir un accès prioritaire au vaccin...

En fait, c’est moi qui ai pris l’initiative d’informer les autorités suisses de notre collaboration avec Moderna. J’ai également facilité un contact initial entre Moderna et les autorités suisses. Lonza n’est pas impliqué dans les négociations subséquentes.

 

«Nous sommes à la recherche d’au moins 250 nouveaux collaborateurs» 

Moderna et Lonza pourront produire ensemble «jusqu’à un milliard de doses par an». Comment arrivez-vous à cette quantité?  

Tout d’abord, il importe de préciser que Lonza ne produira «que» la substance active à laquelle devra encore être rajouté un excipient («fill and finish») pour obtenir le produit final. 

Actuellement, nous sommes en train d’installer des capacités pour produire 500 millions de doses par an. Il y aura cinq lignes de production et chaque ligne pourra produire 100 millions doses par an. Moderna met en place une ligne aux Etats-Unis alors que Lonza met en place quatre lignes: une aux Etats-Unis et trois à Viège (VS). En cas de besoin, nous serons à même de doubler cette capacité initiale pour atteindre le milliard de doses par an.

Avec trois lignes de production à Viège, quel devrait être l’impact sur l’emploi?

Nous sommes à la recherche d’au moins 250 nouveaux collaborateurs.

Quand est-ce que les premiers lots de la substance active seront produits?

Chaque ligne destinée à produire la substance active (mRNA) comporte trois étapes ou suites: 1) la production en soi et la purification du mRNA; 2) la production de nanoparticules nécessaires à la stabilisation du mRNA; 3) l’introduction du mRNA dans les nanoparticules. La première étape sera réalisée dès fin juillet 2020 aux Etats-Unis et les premiers lots comprenant les trois étapes sont prévus pour septembre 2020.

Le «transfert de technologie» est prévu dès juin 2020. S’opère-t-il dans les deux sens?

C’est exact. Lonza apporte deux valeurs ajoutées principales: d’une part, notre capacité de produire à grande échelle un produit sorti d’un laboratoire; d’autre part, notre infrastructure productive dans le monde entier. Dans le cadre de ce transfert de technologie, nous recevons le savoir-faire de Moderna sur le mRNA et nous leur apportons nos connaissances concernant la production de ce produit.

Comment protégez-vous votre propriété intellectuelle concernant la production du mRNA?  

Nous avons recours à une combinaison de brevets et de «trade secrets». En règle générale, nous préférons les «trade secrets» lorsque nous ne souhaitons pas dévoiler trop tôt certaines informations qui pourraient être bénéfiques à nos concurrents.

Pour Lonza, qu’est ce qui a été déterminant pour conclure une collaboration avec Moderna pour une période de dix ans, y compris pour le vaccin Covid-19?

Notre complémentarité est parfaite. Moderna est un expert dans son domaine avec une nouvelle approche technologique très prometteuse alors que Lonza a un grand savoir-faire et une infrastructure de production mondiale, y compris aux Etats-Unis.

Entre nous, il y a également une confiance réciproque et une grande simplicité dans nos relations. Nous travaillons beaucoup sur la base de gentleman agreements plutôt que de contrats de 500 pages. Finalement, le fait que le CEO de Moderna soit français facilite encore la communication. Tout cela nous permet d’avancer très rapidement.

Comment expliquez-vous que Moderna n’ait retenu qu’un seul partenaire de production malgré l’importance du vaccin Covid-19?

Moderna a confiance dans nos capacités. En plus, avoir plusieurs partenaires de production pourrait être source de complication et de conflits.

 

«Je ne vois pas la nécessité absolue de séparer le poste de président et de CEO» 

Vous avez récemment annoncé que votre secteur Lonza Speciality Ingredient (LSI) est en vente. On vous sent assez optimiste...

L’été passé, nous avons communiqué notre intention de réaliser le «carve-out» de notre segment LSI. Etant donné la difficulté de cette démarche, un bon nombre de sociétés ont supposé que nous allions mettre ce segment en vente. Tout à fait naturellement, nous nous sommes constitués une solide liste de sociétés potentiellement intéressées au rachat de LSI.

En septembre 2017, vous avez annoncé avec Sanofi le chantier de votre future usine de médicaments biologiques à Viège (VS). Où en êtes-vous?

Comme prévu, nous démarrerons la production durant le troisième trimestre de cette année.

Etes-vous satisfait des conditions-cadres en Suisse?

Absolument, nous sommes privilégiés notamment grâce à la stabilité suisse, à notre internationalité ainsi qu’à l’excellent système de formation, apprentissage y compris. 

La Suisse devrait-elle se concentrer sur la recherche et d’autres services à haute valeur ajoutée, plutôt que sur la production?

Absolument pas. Il faut éviter l’erreur commise par les Etats-Unis. La capacité productive est nécessaire pour mieux innover. En fabriquant, on apprend par exemple à automatiser, à réduire les coûts et à créer des produits facilement productibles. Tout cela améliore et accélère le processus d’innovation. D’ailleurs, Moderna possède également une entité de production et cela leur est très utile.

Il existe plusieurs modèles de production. Quel est le modèle préféré par Lonza? 

Lonza est un CDMO (Contract Development and Manufacturing Organization). En d’autres termes, en plus de produire, nous développons des processus de fabrication. Pour être vraiment utile à nos clients, c’est-à-dire aux sociétés pharmaceutiques et de biotechnologie, nous devons être à même de produire plus rapidement et à des coûts plus bas qu’elles ne le feraient.  

Vous êtes (ou avez été) président et CEO de Lonza et de Geberit. Etes-vous en faveur de la séparation de ces deux fonctions?

Sur ce point, je suis très pragmatique. En Suisse, je constate que beaucoup de sociétés familiales ont beaucoup de succès et d’agilité. Souvent, ces entreprises sont dirigées par leur propriétaire qui est également président et CEO. Par conséquent, je ne vois pas la nécessité absolue de séparer ces deux fonctions à condition que le principal intéressé ait la bonne attitude; autrement dit, il doit faire preuve d’humilité et doit être doté d’une forte capacité d’écoute et de délégation. 

En plus de votre cotation principale à la Bourse suisse, vous avez une cotation secondaire à Singapour. A l’ère de la globalisation, est-ce vraiment utile?

Pour être franc, je ne pense pas que cette cotation secondaire apporte des avantages significatifs.

 

 

 





 
 
 
 

AGEFI

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