Virus immobilier (1): chic, on loue gratuit!

mardi, 14.04.2020

Lorenzo Pedrazzini*

Lorenzo Pedrazzini

On peut confiner une activité, on ne peut pas spéculer sur le temps, la durée de rémission ni ses sur ses effets! Une crise, ce n’est pas une règle de trois. La prévision économique est impossible.

Le commerce de détail est ici en première ligne. En pourcentage, calculé sur l’ensemble des loyers, ce segment représente environ 7% du rendement immobilier en Suisse. Peu et beaucoup à la fois (~ 4 milliards de loyers quand même). Les commerces sont fragmentés, particulièrement ceux de centre-ville, toujours fragiles. Le loyer, c’est une charge fixe comprise entre 20 et 30% du chiffre d’affaires (ou 80% dans le commerce de luxe). Une crise a un impact différent selon le moment de son explosion. On comprend que s’il s’agit du printemps et des temps de soldes (40% du chiffre d’affaires dans la confection), cet élément est bien plus corrosif que si la crise éclatait en été.

Le loyer, payé à vide, qui plus est sur une décision de l’Etat, révèle le plus spectaculaire de l’aberration économique du moment, comme s’il fallait réagir à une guerre, un tremblement de terre, une pluie de météores. Alors, on rase gratis: bonnes âmes, trois ou quatre municipalités rosies, quelques directions de fonds, déclarations d’accords prétendus entre associations de mandataires sans droits, on aimerait suspendre le loyer, c’est l’application d’une hydroxychloroquine immobilière. Cependant, les commerces mettront entre 6 et 18 mois pour se refaire. Allons-nous donc multiplier les coups et les pouces longtemps, avec quel argent, et de quel droit, sachant que les acteurs cités plus haut puisent leurs sous auprès de contribuables, porteurs de fonds ou propriétaires qui eux, n’ont rien promis? Un mois de gratuité de loyer, pour un commerce, c’est au mieux 2% d’économie annuelle sur les charges. Une brindille. 

Ce virus est, pour le commerce urbain, un arrêt de mort, sans vraie réaction politique. Un secteur déjà condamné depuis des décennies par le comportement des consommateurs, la grande distribution, l’aménagement désertique des villes et internet. Finis les bouchers, les boulangers, les poissonniers, les boutiques de fringues et les cordonniers. Resteront quelques kebabs, tatoueurs, barbiers, 7/7 afghans; c’est un vieil enjeu politique, social, qu’aucun tribun n’a jamais vu venir ou voulu traiter. Genève ou Zurich en temps de confinement, c’est comme Genève et Zurich, un dimanche matin: un désert sans les dunes. Il se forme dans l’opinion un sentiment de revanche, d’évidence, de justice presque, de redistribution éco-responsable, de frisson béat de décroissance bienvenue: le bailleur, comme l’actionnaire, s’est suffisamment enrichi pour passer à la caisse maintenant. C’est un acte moral, un principe qu’une prochaine initiative pourrait proposer, pourquoi pas? Ce sera bientôt le tour des assurances, des médecins et des marchands de gaz, des épargnants surtout. Ces gratuités opportunistes, de surcroît, ne sont en rien …opportunes. Offrir, toujours sur le dos de quelqu’un, une gratuité (de loyers) ponctuelle, signifie qu’il est normal qu’une sorte de solidarité sociale, presque chrétienne, s’applique spontanément, au profit d’un effet de manche politicien, tout au plus. Finis les créanciers, les débiteurs, on sera tous partenaires. 

Veut-on protéger le commerce de rue, dans les villes et les bourgs? Alors, il faut bannir dans de larges rayons supérettes et supermarchés, «sur-développer» l’accès et accepter de construire en ville de grands parkings, oublier les taxes de trottoirs, poubelles ou professionnelle et les autres joies fiscales des Communes, ouvrir sept jours sur sept (comme internet), la nuit et surtout le dimanche!

C’est ça le cadeau de bon sens, il vaut des milliards. Comme quoi, Il y d’autres évidences de «force majeure» qu’un sparadrap sur les loyers.

* Administrateur-délégué, AMI International (Suisse)





 
 
 

AGEFI

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