Revenir au deutschemark

lundi, 27.05.2019

Michel Santi*

Michel Santi

Martin Feldstein, économiste à Harvard, écrivait de manière prémonitoire en 1997 que l’introduction de l’euro «exacerberait les cycles économiques en aggravant le chômage dans certains pays membres. Lesquels déboires économiques contribueraient à une crise de confiance au sein de l’Union». De fait, ceux qui étaient persuadés que l’Union subissait depuis 2009 une crise qui ne serait que ponctuelle et passagère ont dû revoir leur copie pour se rendre aujourd’hui compte que la crise était inscrite dans les gènes mêmes de l’euro, cette monnaie commune nécessitant une politique monétaire commune – c’est-à-dire un taux d’intérêt unique – pour une zone aux cycles d’activités disparates.

Autant de déficiences structurelles et de problèmes chroniques passés sous silence dans l’acte de naissance de l’euro qui, sous sa forme actuelle, en est réduit à être vecteur de schizophrénie économique et machine à créer la déflation, le chômage et les inégalités. Tant et si bien que la seule voie qui autoriserait aujourd’hui la mise en place d’une politique active de stimulation de l’activité économique au sein de nations européennes (comme l’Italie) durement touchées par le chômage et par la récession serait de réintroduire le deutschemark!

Il s’agit en effet de solutionner une quadrature du cercle consistant à mettre en place les indispensables réformes structurelles en Europe périphérique, sans faire subir davantage à sa population le joug de l’austérité, et en évitant une poussée inflationniste en Allemagne. Contrairement à la réintroduction de la lire italienne (ou d’autres monnaies européennes), seul le retour du deutschemark ne provoquerait aucun phénomène de contamination financière, ni de crise systémique.

Il permettrait au contraire un allègement du fardeau de la dette des nations périphériques en douceur car un euro délesté de sa pondération allemande verrait une forte érosion de sa valeur, et éviterait ainsi de devoir passer par la pénible case de la faillite partielle de certaines nations, voire de la saisie de certains actifs bancaires ou de la taxation confiscatoire. Le seul écueil à surmonter étant l’inévitable flambée du deutschemark qui nuirait fondamentalement aux exportations allemandes et qui précipiterait l’Allemagne dans une récession du fait d’une ruée mondiale sur une monnaie nationale (re) devenue valeur refuge globale dans un contexte où sa banque centrale, la Bundesbank, serait dans l’incapacité de l’affaiblir à cause de taux d’intérêt d’ores et déjà à zéro.

Sauf si le retour de la devise allemande se réalisait dans des conditions très précises qui permettraient à la Bundesbank de garder le contrôle sur sa valorisation, tout en induisant un changement de paradigme sur l’ensemble du système monétaire mondial. Ce retour du deutschemark, uniquement sous forme électronique et strictement pour les transactions fiduciaires intérieures en Allemagne, se réaliserait selon une fourchette de fluctuation clairement définie entre une monnaie allemande tout électronique et l’euro papier. 

Dans un second temps, une appréciation graduelle du deutschemark –sans incidence négative sur les échanges commerciaux du pays– serait tolérée et même encadrée. Nul ne pourrait se ruer sur les billets de banque libellés en deutschemark pour la simple raison qu’ils n’existeront pas, sachant que la Bundesbank serait dès lors en mesure de faire un usage illimité de sa force de frappe de création monétaire électronique pour casser toute tentative de ruée sur un deutschemark purement électronique dont elle pourra facilement contrôler la valorisation. Conséquence: alors que les taux d’intérêt resteraient proches du zéro sur l’euro, ils seraient fortement négatifs en deutschemark, avec des retombées naturellement positives pour toute l’activité économique qui se déploie autour de la monnaie allemande retrouvée. En même temps, la forte chute de l’euro doperait immédiatement la compétitivité des marchandises européennes.

Par ailleurs, le renchérissement programmé des biens allemands du fait de la mise en place d’un calendrier bien défini pour l’appréciation du deutschemark électronique encouragerait les acheteurs à ne pas trop remettre leurs importations de marchandises allemandes. Anticipations qui feraient office de stimulus neutralisant les effets néfastes de l’appréciation du deutschemark électronique. La réintroduction du deutschemark – sous forme électronique – signerait donc le retour de cette flexibilité dont l’Union européenne a tant besoin aujourd’hui, tant sur le plan de sa politique monétaire que de l’affaiblissement orchestré de sa monnaie. Qu’est-ce qui s’oppose en effet à définir en Europe une politique monétaire nuancée et qui puisse s’adapter aux divers cycles économiques de ses nations si diverses? A cet égard, la monnaie électronique –voire plusieurs monnaies européennes électroniques– sous la houlette de la BCE sont à n’en pas douter un instrument idéal qui permettrait d’apprivoiser les fondamentaux de tel pays ou de tel groupe de pays, tout en autorisant la banque centrale à en conserver un strict contrôle.

A l’heure où c’est vraisemblablement Jens Weidmann qui prendra, après Mario Draghi, les rênes de la Banque centrale européenne, lui qui vient de clamer haut et fort à l’allemande la nécessité de «stopper tout stimulus car il sent quelques pressions sur les prix». A l’heure où il est crucial, pour la survie même de l’Union, d’agir tout en nuance et discernement. Que l’euro soit,  non démantelé, mais adapté aux divers impératifs macroéconomiques de l’Union et à ses avancées technologiques, et ce dans le seul intérêt de ses citoyens qui apprécieraient à sa juste mesure l’innovation et la flexibilité intellectuelles dont feraient ainsi preuve leurs nouveaux décideurs.

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