Réserves de la BNS pour l’AVS: une idée encore immature

mardi, 06.08.2019

Philippe G. Müller*

Philippe G. Müller

Les suggestions ne manquent pas quant à la manière dont les réserves de devises considérables de la BNS pourraient être utilisées pour la bonne cause. Selon une proposition publiée récemment, elles pourraient servir à combler les futures lacunes de financement de l’AVS.

Sur les quelque 800 milliards de francs de réserves de devises dans le bilan de la BNS, 500 milliards seraient détachés et gérés dans un fonds spécial. Avec un rendement des placements de 2% environ en moyenne, il en résulterait 10 milliards de revenus annuels qui seraient distribués à l’AVS. Cela permettrait de repousser, du moins pour quelque temps, le risque d’une lacune de financement du système suisse de prévoyance et l’épuisement total du fonds de compensation AVS. Cela éviterait aussi des mesures d’assainissement contestées sur le plan politique, comme l’augmentation progressive de l’âge de la retraite.   
Ce qui semble au premier abord d’une simplicité séduisante se révèle, à y regarder de plus près, une entreprise extrêmement délicate, voire risquée. Il convient de rectifier l’impression très fréquente selon laquelle les réserves de devises dans le bilan peuvent être considérées comme un «patrimoine national» dont on pourrait disposer comme bon nous semble.
Ce serait le cas si, face aux 800 milliards de réserves de devises figurant à l’actif du bilan, on trouvait autant de capitaux propres côté passif. Or ce n’est pas le cas, car la quote-part des fonds propres n’est actuellement que de 16% environ (soit près de 130 milliards, répartis pour moitié dans les réserves pour distribution et pour moitié dans les provisions pour fluctuations de valeur). A titre de comparaison, elle était presque deux fois plus élevée avant la crise.
Face aux réserves de devises, on trouve pour environ 84% (670 milliards) les dépôts à vue des banques, c’est-à-dire des engagements de la BNS. Si l’on créait un fonds spécial de 500 milliards de francs et qu’on lui attribuait aussi proportionnellement des capitaux propres et les dépôts à vue des banques, le fonds aurait 80 milliards de francs de capitaux propres et près de 420 milliards de francs d’engagements vis-à-vis des banques.
Les réserves de devises de la BNS sont investies pour près de 20% dans des actions étrangères, notamment parce que celles-ci, grâce aux dividendes, génèrent un rendement nettement plus élevé que des papiers monétaires ou des obligations en monnaies étrangères.
Si, lors d’une prochaine phase de ralentissement économique, les marchés des actions reculaient ne serait-ce que de 15% et que le franc s’appréciait de 7% à 8%, les capitaux propres fondraient de moitié du fait de la baisse de la valeur des actifs du fonds.
En cas de crise plus violente, les pertes de valeur pourraient être deux fois plus importantes et le fonds spécial AVS perdrait alors la quasi-totalité de ses capitaux propres. On peut donc légitimement se demander si, dans une telle situation, le fonds pourrait encore se permettre d’effectuer des distributions ou si les revenus devraient être utilisés pour la constitution de capitaux propres sous forme de provisions pour fluctuations de valeur.
Comme le montrent ces quelques réflexions, il serait naïf de penser qu’un fonds spécial permettrait de générer à coup sûr des bénéfices garantis en faveur de l’AVS. De plus, détacher un montant aussi élevé restreindrait considérablement la marge de manœuvre de la BNS.

* Economiste responsable pour la Suisse romande, CIO GWM, UBS





 
 
 

AGEFI

Rafraîchir cache: Ctrl+F5 ou Wiki




...