Remontée des taux d’intérêt: en attendant Godot

mercredi, 12.06.2019

Philippe G. Müller*

Philippe G. Müller

Dans la pièce de théâtre fameuse de Samuel Beckett, un messager, soi-disant envoyé par Godot, annonce à la fin de chaque acte que l’arrivée de Godot est encore retardée, mais qu’il viendra très certainement. De même, de nombreux observateurs du marché reportent depuis plusieurs semaines à plus tard la hausse tant annoncée des taux d’intérêt. 

Il en va aussi ainsi pour la Recherche d’UBS qui a récemment repoussé le moment d’un premier relèvement possible des taux par la Banque centrale européenne (BCE). Il est donc clair qu’en Suisse, on ne verra encore longtemps aucun mouvement sur le front des taux d’intérêt.

Aujourd’hui même, la Banque nationale suisse (BNS) procédera à son état des lieux trimestriel. Aucun changement n’est attendu dans ses déclarations. La BNS jugera probablement le franc suisse toujours surévalué et la situation sur le marché des changes fragile. 

Une hausse des taux de la BNS avant le quatrième trimestre 2020 n’est donc guère à prévoir. Un retour en territoire positif est attendu au plus tôt fin 2021, voire en 2022.

Le conflit sino-américain incite à la prudence

L’escalade des tensions commerciales entre les Etats-Unis et la Chine devrait retarder la reprise de l’économie mondiale - et donc aussi européenne -, ce qui affectera la feuille de route de la BCE en matière de politique monétaire. Conséquence: pas de relèvement des taux dans l’union monétaire avant mi- 2020.

Les craintes que le conflit commercial sino-américain mène à une guerre commerciale internationale et plonge l’économie mondiale dans la récession vont probablement renforcer la prudence de la BNS.

Au cours des prochains trimestres, une première hausse des taux pourrait notamment être favorisée par l’exploitation des capacités de l’économie européenne qui s’est normalisée. En outre, le chômage dans la zone euro est revenu aux niveaux d’avant la crise. 

Un deuxième argument est d’ordre stratégique: en cas de nouvelle récession, la BCE et la BNS auraient peu de marge de manœuvre pour assouplir leur politique monétaire si les taux d’intérêt sont déjà négatifs.

Contre un relèvement des taux

A contrario, la faible inflation, tant dans la zone euro qu’en Suisse plaide contre un relèvement des taux. En plus, tant que le franc sera surévalué par rapport à l’euro, la BNS ne resserrera sa politique monétaire qu’en tout dernier recours. 

Enfin, les risques géopolitiques constituent un contre-argument supplémentaire. Comme la normalisation de l’exploitation des capacités productives stimulerait l’inflation, la BCE comme la BNS peuvent donc «lever le pied» et envisager de relever leurs taux d’intérêt seulement dans le courant de l’année prochaine. 

Cependant, de plus en plus de signaux laissent anticiper d’autres scénarios. Si l’économie mondiale ne se rétablit pas comme prévu, les premières hausses de taux pourraient être reportées à 2021, voire complètement remisées pour les prochaines années.

Intervention sur le marché des changes

Ces prochains mois, si l’euro se retrouvait sous pression par rapport au franc, la BNS devrait d’abord intervenir sur le marché des changes pour maintenir le taux EURCHF au-dessus du seuil «psychologique» de 1,10. 

Si cette tactique n’aboutit pas, ou si les quantités de devises étrangères nécessaires s’avèrent trop élevées, la BNS a récemment indiqué qu’elle était disposée - et apte - à abaisser encore davantage ses taux directeurs en territoire négatif. Il semble qu’on n’ait pas fini d’attendre Godot...

* Economiste responsable pour la Suisse romande, UBS





 
 
 

AGEFI

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