Que reste-t-il de nos amours?

jeudi, 07.03.2019

Alain Max Guénette*

Alain Max Guénette

Il fallait dans ce monde désespérant de pragmatisme un livre qui ouvre à de nouveaux matins où la solidarité aura remplacé la moralité punitive. Écrit par Cinzia Arruzza, Tithi Bhattacharya et Nancy Fraser, Féminisme pour le 99%. Un manifeste puise ses racines dans la Théorie critique quand il y a un siècle à Francfort Adorno et Horkheimer critiquaient l’héritage théorique marxiste pour mener des charges contre le système capitaliste. Les auteures de l’ouvrage partagent dans les grandes lignes leurs analyses où il était question d’abolir le capitalisme et dans son sillage, l’exploitation, la domination et l’aliénation. Mieux, elles continuent ce travail, le renouvellent et l’amplifient.

Pour elles, ces prédécesseurs ont toutefois manqué, comme Marx et Engels avant eux, de prendre en compte dans leurs analyses la question de la domination des femmes. Ceux-ci avaient rédigé un manifeste révolutionnaire, genre que Arruzza, Bhattacharya et Fraser empruntent à leur tour pour dire leurs désaccords et proposer une autre voie, révolutionnaire. La situation n’est certes pas la même qu’il y a cent septante ans et elles l’expliquent, la tâche compliquée par un paysage politique hétérogène et fracturé et la difficulté de concevoir l’unification d’une force révolutionnaire au niveau mondial, mais comme eux elles interprètent la situation actuelle comme une crise du capitalisme.

Essentiellement, les auteures dans ce manifeste se disent préoccupées «par la récupération des mouvements d’émancipation, devenus des alliés ou des alibis des forces qui ont favorisé le néolibéralisme», poursuivant: «Et cela s’est révélé particulièrement douloureux pour nous, féministes de gauche, qui avons vu des courants libéraux de notre mouvement réduire notre cause à la défense de la méritocratie et de la réussite d’une poignée de femmes privilégiées.» Plus loin: «Déterminées à rompre l’alliance confortable du féminisme libéral avec le capital financier, nous proposons un autre féminisme, un féminisme pour les 99%

Une fois le cadre et les intentions posées, rappelons que Fraser, Arruzza et Bhattacharya comptent parmi les organisatrices de la Grève internationale des femmes. Elles s’engagent ainsi avec ce manifeste pour un féminisme capable de faire converger l’anticapitalisme, l’antiracisme, l’écologie politique, l’internationalisme et l’anti-hétérosexisme! En onze thèses argumentées de façon serrée.

Concluons en reprécisant que Le féminisme des 99% «se pense comme l’alternative au féminisme libéral, devenu hégémonique au cours des dernières décennies, et dont les combats centrés sur les libertés et l’égalité formelle, cherchent certes à éliminer l’inégalité de genre, mais n’intègre pas les causes profondes et structurelles qui créent des inégalités croissantes entre les femmes elles-mêmes.» Avec elles, penser la domination.

* Ancien professeur, HE-Arc





 
 
 

AGEFI

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