Que peut-on faire contre les intérêts négatifs?

jeudi, 09.08.2018

Philippe G. Müller*

Philippe G. Müller

Si la BNS annonçait qu’elle vise une cible d’inflation plus élevée à l’avenir, cela pourrait contribuer à relever les anticipations d’inflation et donc aussi les taux d’intérêt.

Lors de la dernière séance de son conseil à la mi-juin, la Banque centrale européenne (BCE) a encore repoussé à plus tard le relèvement de ses taux directeurs. Ce n’est «pas avant le milieu de l’année prochaine» qu’une première hausse des taux devrait être décidée, après des années d’intérêts légèrement négatifs sur les dépôts des banques. Ainsi, la Banque nationale suisse (BNS) ne devrait donc pas non plus relever ses taux d’intérêt, qui sont actuellement de -0,75%, avant le deuxième semestre 2019.

Le report permanent de la normalisation des taux d’intérêt augmente le risque que l’Europe ne parvienne plus à s’extraire de ce contexte d’intérêts négatifs extrêmement néfaste. Ce danger est encore renforcé par le fait que le risque s’est récemment accru de voir l’économie mondiale replonger bien plus tôt que prévu dans la récession.

Si, dès la fin de l’année 2019 ou le début de l’année 2020, l’économie mondiale entre dans une nouvelle phase de ralentissement, la Fed - la Banque centrale américaine - pourrait à nouveau ramener à zéro ses taux directeurs qui devraient avoir atteint d’ici là 2,5% à 3%. En Europe, en revanche, les taux directeurs ne seraient sans doute alors que très légèrement positifs et repasseraient alors en dessous de zéro.

Si la BCE tentait de descendre ses taux d’intérêt au niveau déjà appliqué par la BNS, la situation deviendrait très inconfortable pour la Suisse. Une récession mondiale entraînerait en effet une nette appréciation des monnaies refuges habituelles que sont le dollar US, le yen et le franc suisse. La BNS devrait à nouveau intervenir pour empêcher une surévaluation excessive du franc. En plus des interventions directes sur les devises, l’écart de taux par rapport à l’euro joue un rôle important. En effet, il permet de rendre le franc moins attrayant que la devise européenne comme monnaie de placement. Dans un tel scénario, la BNS pourrait même se voir contrainte d’abaisser ses taux à long terme en dessous de leur niveau actuel de -0,75%, jusqu’à un niveau de -1,25% à -1,50%.

Que peut faire la BNS pour empêcher cela? Une possibilité qu’elle devrait envisager sérieusement, compte tenu des risques encourus, serait d’ajuster son concept de politique monétaire en visant un objectif d’inflation plus élevé. Si les taux d’intérêt sont si bas en Suisse, c’est parce que depuis des années, l’inflation est nettement plus faible en Suisse que dans la zone euro ou aux Etats-Unis.

La Fed vise un taux d’inflation de 2% et accepte des écarts vers le haut ou vers le bas. La BCE a un objectif d’inflation «inférieur mais proche de 2%». La BNS cherche quant à elle à maintenir l’inflation dans une fourchette de 0 à 2%. Ces vingt dernières années, l’inflation effective n’a cependant été que de 0,5% en moyenne en Suisse. Donc, si la BNS annonçait fermement qu’elle vise désormais un objectif d’inflation de 1% à 2%, voire une fourchette de 1% à 3%, cela pourrait aider à relever les prévisions d’inflation et, dans la foulée, le niveau des taux d’intérêt nominaux.

Le différentiel de taux d’intérêt par rapport à l’euro, mais aussi la tendance du franc à s’apprécier par rapport à l’euro constatée depuis des décennies disparaîtraient. L’avantage d’un tel changement de politique de la BNS est que la Suisse réussirait sans doute beaucoup plus tôt à s’extraire du contexte d’intérêts négatifs qui lui est néfaste.

* Economiste responsable pour la Suisse romande, UBS





 
 
 

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