Où va l’Allemagne?

jeudi, 07.11.2019

Emmanuel Ferry*

Emmanuel Ferry

La récession allemande sanctionne un modèle mercantiliste non-coopératif et de spécialisation industrielle du passé. 

La formule de «l’homme malade de l’Europe» n’est pas nouvelle. Elle a été utilisée pour la première fois dans un article du New York Times du 12 mai 1860 pour qualifier l’empire d’Autriche. C’était au tour de l’Allemagne d’être désignée de la sorte à la fin des années 90 en raison de ses contreperformances liées au contre-choc de la réunification. Cette image s’est inversée au milieu des années 2000. Un nouveau cycle de prospérité a dominé en Allemagne sous le triple effet des réformes Hartz du marché du travail, de l’exposition au super cycle chinois et de la mise en place de la zone euro. Cet âge d’or a été progressivement dilapidé par l’inaction et les mauvais choix de la Chancelière Angela Merkel depuis son entrée en fonction en 2005. 

Les réformes menées par Gerhard Schröder (1998-2005) axées sur la politique de l’offre ont permis une forte amélioration de la compétitivité-prix avec une dynamique très vertueuse: modération salariale, formation, diminution des prélèvements sur les entreprises, amélioration de profitabilité, modernisation de l’appareil de production, accélération de la croissance économique (investissement, exportation), baisse du chômage. Il faut rappeler que l’inspirateur des réformes était Peter Hartz, le directeur du personnel de Volkswagen. Cette thérapie de choc a permis à l’Allemagne d’accumuler des excédents commerciaux records et de gagner des parts de marché, notamment au détriment du reste de la zone euro.

Les fondements du succès allemands se sont érodés au cours de ces dernières années. Les performances se dégradent en matière de croissance économique, de productivité et de commerce extérieur, conduisant aujourd’hui à une récession inévitable. Le commerce mondial a connu un coup de frein brutal en 2018 qui s’est prolongé en 2019. Trois facteurs structurels compromettent le futur de l’Allemagne: d’abord, l’économie allemande a bâti son succès sur des industries du passé (chimie, charbon, automobile notamment), ce qui met l’Allemagne en situation délicate face à la transition énergétique; puis, le vieillissement démographique, même si le solde migratoire freine la baisse de la population totale; enfin, un secteur bancaire fragmenté, inefficient, non-soutenable, caractérisé par des marges faibles et une course aux volumes.

Les excédents jumeaux (excédent courant de 6.5% du PIB en 2019, excédent budgétaire de 0.5% du PIB) sont le reflet d’un excès d’épargne, principalement alloué au financement des déficits américains. La politique de l’Allemagne est ainsi qualifiée de non-coopérative car ses surplus ne profitent pas à la zone euro. Par ailleurs, le frein à l’endettement introduit en 2009 empêche toute relance budgétaire contra-cyclique, ce qui constitue un vecteur de diffusion déflationniste pour la zone euro.

Trente ans après la réunification, le modèle allemand est à nouveau en question. Si l’Allemagne pratique à nouveau une dévaluation interne en pratiquant l’austérité salariale, ce serait un choc de demande pour la zone euro. Mais «l’après Merkel» pourrait être aussi l’opportunité d’adopter une stratégie économique plus pro-européenne en utilisant pleinement les marges de manœuvre budgétaires disponibles.

* Directeur des investissements, Banque Pâris Bertrand





 
 
 

AGEFI

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