Nommer et montrer du doigt

mardi, 09.04.2019

Marie Owens Thomsen*

Marie Owens Thomsen

Deux fois par an, le Trésor américain publie un rapport sur les politiques macro-économiques et celles relatives au taux de change des principaux partenaires commerciaux des Etats-Unis. Le prochain devrait être publié aux alentours de la mi-avril. Ce rapport est souvent très médiatisé car les pays craignent d’être accusés  de «manipuler» de leur devise. Pourtant, l’analyse semble trop bâclée pour mériter autant d’attention.  

Afin d’ établir la liste des pays sous surveillance, le Trésor a choisi trois critères: 1) un surplus de la balance commerciale avec les Etats-Unis d’au moins 20’000 milliards de dollars, 2) un surplus du compte courant d’au moins 3% du PIB, et 3) des interventions systématiques en faveur d’une dépréciation de la devise, équivalentes à 2% du PIB par an d’achats de devises étrangères. En principe, les pays placés sous surveillance remplissent deux de ces trois critères. Pourtant, dans le rapport d’octobre 2018, le Trésor rapporte que la dépréciation de la devise chinoise, le yuan, mérite à elle seule l’inscription du pays sur la liste. Le rapport ne mentionne aucunement  le fait que la dépréciation du yuan ainsi que d’autres devises provient en partie de l’appréciation du dollar, à son tour occasionnée par la politique de resserrement du taux directeur américain. 

En outre, le surplus du compte courant chinois est passé de 10% du PIB en 2007 à 0.4% fin 2018. Ceci constitue une perte de soutien du yuan car la diminution de flux commerciaux bénéficient donc actuellement à la devise. Autrement dit, la volonté du Trésor américain de limiter les surplus du compte courant de ses partenaires aura automatiquement un effet de dépréciation des devises en question, toute chose étant égale par ailleurs. De plus, le surplus commercial d’autres pays est partiellement conditionné par le déficit structurel américain, ainsi que par le manque d’épargne des Américains, un point  dont le  Trésor fait abstraction dans son analyse.

Concernant l’Allemagne, les Américains se focalisent sur le surplus du compte courant qui est, effectivement important, et culminait  7.4% du PIB en décembre 2018. On peut rejoindre le Trésor américain dans son constat selon lequel l’Allemagne devrait stimuler davantage la consommation interne. Le rapport termine son analyse de l’Allemagne en précisant de manière très concise  que la Banque centrale européenne n’est pas intervenue unilatéralement sur  les marchés de change depuis plus de 15 ans - une bien étrange manière d’analyser de manière isolée le cas de l’Allemagne alors qu’elle partage la même monnaie que 18 autres pays européens. 

Quant à la Suisse, le Trésor se permet d’affirmer que l’excédent du compte courant diminuerait si le franc suisse était plus fort. Il convient de savoir que le compte courant suisse est très influencé par le facteur  investissement à l’étranger, étant donné qu le pays possède des biens en dehors de son territoire  à  hauteur d’environ 7 fois son PIB. Le rapatriement des profits sur ces investissements n’est donc pas lié à la valeur externe du franc suisse. Le reste du compte courant suisse est dominé par l’industrie pharmaceutique et par le négoce international dont ni l’un ni l’autre n’est très influencé par les mouvements des taux de change. 

Le rapport du Trésor américain consiste donc, en grande partie, à nommer et à montrer du doigt les autres pays sans admettre que dans tout échange commercial, le tanqo se danse toujours à (au moins) deux. Il ne mérite pas toute l’attention qu’on lui porte  habituellement.

* Global Head of Investment Intelligence, Indosuez Wealth Management





 
 
 

AGEFI

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