L’IPO d’Aramco, ou le test de vérité

jeudi, 03.10.2019

Mathieu Mollard*

Mathieu Mollard

La plus grosse introduction en Bourse de l’histoire représentera un test de vérité pour les sociétés d’investissements; capter une partie des juteux profits de la société la plus rentable du monde, ou assumer jusqu’au bout ses convictions ESG (Environnement, Social, Gouvernance)?

Le monde des investisseurs vit dans l’attente frénétique de l’introduction en Bourse d’Aramco, société pétrolière contrôlée par l’état saoudien, qui espère une valorisation de 2,000 milliards de dollars. Les chiffres donnent le tournis; en 2018 la société a généré 356 milliards de dollars de revenus pour un bénéfice de 111 milliards, reléguant presque Apple et ses 60 milliards de profits au statut d’épicerie de quartier. Et la source n’est pas prête de se tarir, puisque l’Arabie Saoudite repose sur 20% des réserves d’or noir au monde, ce qui au rythme actuel, devrait lui assurer encore 50 ans de production prospère. Bien sûr le risque pour les investisseurs existe, à commencer par la forte volatilité du cours du baril. A court terme, les tensions internationales avec l’Iran font peser une menace forte et les attaques de hackers ou de drones à l’encontre des infrastructures pétrolières saoudiennes ont des répercussions sur la production ainsi que sur le calendrier de l’IPO. A plus long terme, le changement de paradigme qui commence à s’opérer dans les secteurs les plus énergivores, notamment le transport, impactera nécessairement la demande en énergie fossile.
Mais malgré ces quelques nuages dans le ciel du Royaume saoudien, il semble qu’Aramco ait encore quelques belles décennies devant elle, ce qui devrait attirer les investisseurs qui appliqueront une traditionnelle grille de lecture risque/rendement. Mais qu’en est-il des critères ESG?   
Alors qu’il y a aujourd’hui consensus sur la nécessité de décarboner l’économie afin de réduire le réchauffement climatique, Aramco représente un bien mauvais élève. Avant les attaques de drones de septembre, la société produisait plus de 10 millions de barils de brut par jour, et même si des études attestent que le raffinage du pétrole saoudien est moins polluant que celui d’autres gisements, il n’empêche que cette société à elle seule représente 5% des rejets de CO2 mondial (hors agriculture). La société la plus rentable du monde est ainsi également la plus polluante, et promet de bien timides efforts pour y remédier. Et que dire des critères sociaux pour une compagnie qui restera adossée à un régime où les droits des femmes, des minorités, des journalistes, des opposants politiques, des travailleurs étrangers, sont régulièrement bafoués?
Certains diront qu’une démarche ESG ne doit pas exclure des secteurs ou des sociétés, mais au contraire les inclure afin d’infléchir la stratégie et gouvernance de l’intérieur, en exerçant son droit de vote d’actionnaire. Démarche louable, mais dans le cas d’Aramco, la valorisation attendue est telle que pour s’offrir 1% de la compagnie, il faudra débourser entre 15 et 20 milliards de dollars. A ce tarif, qui pourra s’offrir une part significative lui permettant de peser dans les décisions de l’entreprise?
Cette IPO du siècle sera probablement un moyen de distinguer les sociétés et fonds qui appliquent véritablement des critères ESG dans leur stratégie d’investissement de ceux pour qui ces critères sont secondaires. 2,500 sociétés financières ont signé les Principes d’Investissement Responsable des Nations Unis (UNPRI); il sera intéressant de relever si elles respectent ces principes et résistent aux sirènes de l’or noir saoudien, ou si l’ESG n’est qu’une posture marketing. En espérant qu’en bout de chaîne, les investisseurs aient bien toute la transparence nécessaire sur les produits qui leur sont proposés et puissent faire des choix en toute connaissance de cause.

* COMandWealth





 
 
 

AGEFI

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