L’inégalité institutionnalisée

mercredi, 10.06.2020

Marie Owens Thomsen*

Marie Owens Thomsen

Le décès de l’Afro-Américain Georges Floyd aux Etats-Unis a provoqué une vague de protestations et généré d’innombrables témoignages de solidarité dans le monde entier. Pourtant, le débat concernant les problèmes sous-jacents va bien au-delà de la formation des policiers.

Le système de protection sociale américain date de la Grande Dépression et des «new deals» du président Franklin D. Roosevelt. Ces lois, très visionnaires à l’époque, ont permis l’essor économique du pays depuis lors. Mais, conservées en l’état, elles ont également pérennisé un cadre réglementaire qui défavorise encore de nos jours la population afro-américaine d’une manière systémique et institutionnalisée. 

La loi de 1938 concernant la protection des salariés (Fair Labor Standards Act) offre une couverture moindre aux emplois agricoles et domestiques ainsi qu’aux emplois auprès des entreprises ayant 15 employées ou moins. Or ces postes sont principalement occupés par des travailleurs afro-américains qui ne bénéficient ainsi ni de compensation de leurs heures supplémentaires, ni de salaire minimum. Dès que la rémunération comporte 30 dollars de pourboire par mois, le salaire horaire minimum descend à 2,13 dollars, tandis qu’il s’élève à 7,25 dollars au niveau fédéral. Huit des dix Etats avec la population afro-américaine la plus importante ont une législation «droit au travail» (right-to-work) qui limite la syndicalisation.

Selon le Center for American Progress (août 2019), les agences dédiées à la défense de l’égalité des droits dans le pays sont chroniquement sous approvisionnées, et celle qui veille à l’égalité au travail compte 50.000 cas non-traités. L’une des expressions de l’inégalité d’opportunité que ce cadre réglementaire rend systémique est bien sûr le taux de chômage qui est deux fois plus élevé au sein de la communauté afro-américaine que parmi les blancs depuis le début de ces relevés statistiques en 1972.

En outre, près de 50% du financement des écoles publiques provient des impôts locaux, ce qui condamne les localités ayant une base d’imposition moindre à une sous-performance systématique qui renforce les inégalités démographiques. Concernant l’assurance maladie, les citoyens afro-américains peuvent s’attendre à ne pas être couverts pendant près de 13 ans au cours de leur vie, contre seulement 8 ans pour la population blanche. On observe également que, selon les Etats, la population afro-américaine est 3 à 6 fois plus touchée par le Covid-19 que la population blanche. 

Pour revenir aux évènements récents, le taux d’incarcération de la population afro-américaine est de 2300 personnes pour 100.000 contre 450 sur la même base pour la population blanche. Cet écart est encore plus important si l’on considère que les Afro-Américains ne représentent qu’environ 13% de la population américaine. On comprend ainsi que la situation actuelle n’est pas seulement une question de biais de la part de certains individus, ou d’efforts insuffisants de la part d’autres, mais une conséquence des lois qui n’ont que peu évolué depuis des décennies et qui ne sont plus alignées avec les objectifs déclarés.

Cette double crise, du virus et des manifestations envers les droits des Afro-Américains, ainsi que les réponses apportées par l’administration ont entraîné certains élus républicains à se déclarer en faveur du candidat démocrate Biden en 2020. Les sondages depuis fin mai montrent des hausses de taux de désapprobation du président entre 9 et 19 points de pourcentage. Des sondages génériques récents placent les démocrates devant les républicains de quelques 10 points de pourcentage. Hillary Clinton avait gagné le vote populaire de 3%. Avec 10% d’avance, les démocrates pourraient bien s’emparer de la Maison Blanche.

* Global Head of Economic and Investment Research, Indosuez Wealth Management





 
 
 

AGEFI

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