Libre-échange agricole: pourquoi en faire tout un fromage?

lundi, 12.11.2018

Noémie Roten et Patrick Dümmler*

Noémie Roten et Patrick Dümmler

«Libre-échange», «libéralisation», «réduction de la protection douanière» sont souvent perçus comme des risques inconsidérés par les représentants des intérêts paysans. Et pourtant, le libre-échange entrouvre surtout des opportunités, comme le montre l’exemple de la libéralisation réciproque du commerce de fromage entre la Suisse et l’Union européenne.

Entre 2002 et 2007, les droits de douane et les subventions à l’exportation ont été progressivement réduits pour l’ensemble du secteur fromager dans le cadre de l’accord sur les échanges de produits agricoles entre l’Union européenne (UE) et la Suisse (accord agricole). Depuis le 1er juin 2007, depuis 10 ans donc, le marché du fromage est même complètement libéralisé avec l’UE. Malgré certaines craintes initiales des représentants d’intérêts du secteur, l’ouverture réciproque de ce marché a eu des effets positifs sur les exportations et la production de fromage en Suisse.

Dynamique positive sur les exportations

Les années antérieures à la libéralisation du fromage sont considérées comme des années particulièrement maigres du point de vue des exportations. En effet, comme on peut le voir sur le graphique, les exportations de fromage suisses vers l’UE étaient en continuelle diminution depuis le début des années 1990 (en moyenne -1,3% par année en francs et -1,4% par année en kg entre 1988 et 2001). Cette tendance négative s’explique en grande partie par les difficultés à écouler l’Emmental sur les marchés étrangers.

Grâce à de juteuses subventions, l’Emmental a longtemps été le champion incontesté des exportations de fromage. Pendant des décennies, il a en effet servi de soupape pour écouler le surplus de lait suisse. Et pourtant, la chute fut vertigineuse: les exportations d’Emmental sont passées de 27 194 tonnes en 2002 à 11.333 tonnes en 2017 (soit une baisse de 58%). Cela a évidemment aussi impacté la production: selon le «Landwirtschaftlicher Informationsdienst», LID (Service d’information agricole), cette dernière a chuté de 60% entre 2000 et 2017; des 539 fromageries d’Emmental en 1998, il n’en restait plus que 128 en 2016. Les experts citent deux causes à cette évolution: des manquements au niveau de la protection de la marque et des problèmes de qualité. Il est en effet difficile de se positionner sur un marché libéralisé sans protéger sa marque de manière conséquente et poursuivre une stratégie de qualité de manière implacable.

Nouvelles spécialités, nouvelle demande

Le recul des exportations d’Emmental a pourtant pu être compensé par l’augmentation des exportations de toutes les autres sortes de fromages (qui ont augmenté de près de 118% sur cette même période (2002-2017)). Les hausses les plus importantes ont été enregistrées pour les fromages à pâte molle (+310%) et à pâte mi-dure (+172%). Après la libéralisation du marché, les exportations de fromage vers l’Union européenne ont augmenté à un taux annuel moyen de 1,1% en francs suisses et de 1,8% en kg entre 2002 et 2017 (voir graphique) pour un volume total exporté passant de 53 099 tonnes de fromage (500,2 millions de francs) en 2001 à 67 285 tonnes (601 millions de francs) en 2017 selon les chiffres de l’Administration fédérale des douanes.

L’ouverture du marché du fromage entre la Suisse et l’UE a donc non seulement stoppé le déclin des exportations suisses de fromage, mais elle a même inversé la tendance. Elle a engrangé une nouvelle dynamique: de nouvelles variétés de fromages ont rapidement gagné des parts de marché, en Suisse comme à l’étranger. Cela montre que le secteur fromager n’a pas disparu à cause du libre-échange, il a su s’adapter, la concurrence poussant les acteurs à devenir toujours meilleurs, à se réinventer. Pourquoi donc en faire tout un fromage?

* Avenir Suisse





 
 
 

AGEFI

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