L’hélicoptère monétaire: un remède de cheval

jeudi, 05.09.2019

Philippe G. Müller*

Philippe G. Müller

Le 12 septembre prochain, la Banque centrale européenne (BCE) annoncera probablement une nouvelle baisse de son taux sur les dépôts des banques, et donc de son taux directeur, qui descendra encore plus en territoire négatif. De même, il semble probable qu’elle annonce de surcroît un nouveau programme d’achats obligataires pour tenter de maintenir bas à plus long terme les taux d’intérêt du marché des capitaux. 

Ce serait la tentative désespérée d’une banque centrale, à bout de ressources, pour contrer la récession qui touche déjà une bonne partie de l’industrie européenne. On est en droit de douter qu’un nouvel abaissement des taux d’intérêt aura beaucoup d’effet sur l’économie réelle. Ce qui est certain en revanche, c’est que la BCE mettra ainsi la Banque nationale suisse sous pression, qui n’aura guère d’autre choix que d’abaisser elle aussi ses taux.

Des subventions pour les ménages

Dernièrement, les appels en faveur de mesures monétaires encore plus radicales se sont intensifiés. L’une de ces mesures serait de «faire pleuvoir l’argent gratuit» - ce qu’on appelait naguère «l’hélicoptère monétaire». 

Le terme est parlant: jusqu’à présent, les banques centrales ont lutté contre les répercussions de la crise financière et de la crise de l’euro en poussant les taux d’intérêt en terrain négatif et en rachetant des actifs sur les marchés financiers. Si cela a gonflé les prix de ces actifs, cela n’a guère réussi à stimuler l’économie réelle et l’inflation.

Or, dans une prochaine récession, l’argent tombera du ciel non plus pour acheter des actifs financiers, mais directement pour subventionner les dépenses des ménages. L’idée est que ces derniers dépensent ce revenu supplémentaire inattendu, redonnant ainsi un coup de fouet à la consommation et donc à l’économie. Ça, c’est la théorie. 

En pratique, bien entendu, la manne financière serait injectée autrement dans le cycle de la demande. Les banques centrales pourraient, en faisant tourner la planche à billets, financer des réductions ou des crédits d’impôts. Ou prendre en charge les primes d’assurance maladie. Ou encore financer des projets d’infrastructures publics. La différence cruciale avec les mesures précédentes est que les banques centrales financent directement la demande de biens, de services ou d’équipements.

Elles emploieraient donc des remèdes encore plus radicaux, dont les effets secondaires et à long terme sont très difficiles à évaluer - et potentiellement dangereux. En effet, l’argent «tombé du ciel» n’a jamais été testé en réalité. Sa posologie et ses effets sont largement inconnus. Si cet argent est distribué aux consommateurs, il n’est pas sûr que ceux-ci consacreront ce gain ponctuel à consommer, plutôt que de le mettre «sous le matelas». 

Inversement, si la subvention est dépensée rapidement et massivement, il peut y avoir un risque d’emballement de l’inflation. En effet, quel vendeur n’essaierait pas de profiter de la hausse ponctuelle de la demande pour siphonner une partie du pouvoir d’achat supplémentaire en augmentant ses prix? Il est donc évident que l’injection à grande échelle d’«hélicoptère monétaire» équivaut à jouer avec le feu. 

Depuis plus de dix ans, les banques centrales tentent de stimuler l’économie en baissant les taux d’intérêt et en rachetant des obligations. Ce faisant, elles ont enlevé aux dirigeants politiques la pression qui les pousserait enfin à engager les réformes structurelles nécessaires. 

En optant pour ces injections massives d’argent dans l’économie, les banques centrales risquent non seulement de faire perdurer des conditions perverses, mais aussi de rendre l’ensemble du système économique et financier encore plus vulnérable aux chocs.

* Economiste responsable pour la Suisse romande, UBS





 
 
 

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