Les boucs émissaires

jeudi, 10.01.2019

Olivier Sandoz*

Olivier Sandoz

Comme le Secrétariat d’Etat à l’économie (SECO) l’a récemment confirmé, les derniers chiffres indiquent que l’économie suisse se porte bien et que la situation du marché du travail est bonne. Le taux de chômage en Suisse pour 2018 est de 2,6% en moyenne. Sous l’effet de la saisonnalité, le taux affiché en décembre 2018 était légèrement supérieur, à 2,7%.

Voilà de quoi bien commencer la nouvelle année. Les effets que certains prédisent dévastateurs de la digitalisation sur l’emploi ne sont pas, à tout le moins encore, et heureusement, une réalité. Cerise sur le gâteau, la mise en œuvre de l’obligation d’annoncer les postes vacants introduite le 1er juillet 2018 évolue positivement, toujours selon le SECO

Malheureusement, malgré ces chiffres réjouissants, la propension au repli sur soi, au rejet de l’autre, même si c’est de l’Union européenne, notre premier partenaire commercial, est toujours bien présente. Et cela est encore plus vrai dans d’autres pays: la France avec les gilets jaunes, le Brésil avec son nouveau président, l’Italie et son gouvernement populiste qui vient d’ailleurs d’afficher son soutien aux gilets jaunes (les prochains sommets européens promettent d’être tendus), les Etats-Unis  avec Trump et son mur (entre autres projets), etc.

Tout ce qui arrive est, selon cette tendance et celles et ceux qui l’incarnent, la faute des riches, des étrangers, des frontaliers. En bref, des autres. Et peut-être que demain, des partis se créeront non plus pour lutter contre les frontaliers ou les étrangers, mais contre les robots et les algorithmes.

De tout temps, l’être humain a eu besoin de boucs émissaires. Originellement, la notion de bouc émissaire est biblique et sacrée. Le prêtre d’Israël transmet les péchés commis par les juifs en posant ses mains sur la tête d’un bouc. Celui-ci est ensuite chassé vers le désert d’Azael pour éloigner les péchés. C’est René Girard (voir La Violence et le Sacré, Grasset, 1972) qui a élargi le concept biblique à un concept sociologique.

Si on considérait jusqu’alors que le sacrifice du bouc émissaire était destiné à calmer la colère des dieux, Girard affirme au contraire qu’un tel sacrifice est une affaire complètement humaine et terrienne: il s’agit de canaliser la violence propre à la cohabitation humaine. Le bouc émissaire servirait ainsi, en devenant le récipiendaire de la violence humaine, à éviter l’autodestruction des groupes humains. C’est ainsi et comme le montre Nicolas Bouzou dans son ouvrage, le travail est l’AVENIR de l’homme (voilà une affirmation positive et qui fait du bien au milieu de propos beaucoup alarmistes, j’y reviendrai dans un prochain article), que les Français, face au chômage, plutôt que de réformer enfin leur marché du travail pour le rendre efficace, préfèrent chercher des boucs émissaires. C’est beaucoup plus simple en effet, même si les effets sont catastrophiques, pour les entreprises, pour l’économie et pour la société en générale.

Si René Girard a raison, on n’en a pas encore fini avec le repli sur soi, avec la recherche effrénée de boucs émissaires, humains et technologiques, et nous devrons supporter encore longtemps des Trump, Salvini et consorts.

* FER





 
 
 

AGEFI

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