Le management a son langage: opprimant ou libérateur?

dimanche, 03.03.2019

Christophe Clavé*

Toute discipline humaine se construit autour d’un discours qui traduit sa pensée spécifique. Ce discours particulier se façonne dans le temps, évolue, et traduit les courants de pensées, les parti-pris, la culture dominante de l’époque. Le management, c’est-à-dire la science de gestion des organisations, n’échappe pas à la règle.

Le discours managérial remplit tout d’abord les fonctions de tout langage. Il conditionne la pensée, la construction de savoirs, de normes, d’une culture. Il permet à ceux qui le partagent de communiquer, de collaborer, d’optimiser, de créer.

Chaque discipline humaine a son langage propre. Les sciences, la médecine, l’anthropologie, et bien sur le management. Ces langages spécifiques n’échappent pas à la règle générale énoncée précédemment. Le langage permet de concevoir, de partager, de socialiser, de collaborer, d’apprendre et d’agir. Ainsi le monde du management a-t-il son langage, dont la maîtrise est une condition d’intégration, de contribution, donc soyons clair, de succès. 

Le langage managérial dominant est aujourd’hui (et sans doute pour longtemps encore) basé sur l’anglais-américain des affaires, dénommé «globish» pour «Global American-English». Le discours managérial dominant est celui de son époque. Scientifique avant guerre, productiviste après-guerre, rationnel dans les années 60, l’industrie automobile est alors la référence quasi-universelle de l’organisation du travail et des sciences de gestion. 

Dominé par la Californie

De nos jours le discours managérial est dominé par l’économie numérique californienne, qui amalgame un savant dosage d’utopie libertaire, de fascination technologique et de financiarisation des activités humaines. Ce langage façonne la culture des entreprises, ainsi que leurs valeurs. 

L’innovation, la fin des modèles hiérarchiques classiques, les «plateformes» et les «start-up» sont les nouvelles idoles du temple capitaliste. Le vocable «agile» est au cœur de la novlangue du moment. Il traduit la nécessité pour les entreprises d’être connectées à leur environnement en mouvement constant et de s’y adapter, innovant sans cesse pour demeurer en mouvement dans un monde lui-même en mutation constante. 

La littérature est abondante qui critique le langage managérial, et le diabolise en en faisant un levier d’oppression et d’enfermement des travailleurs. Le langage de l’entreprise peut dans ses dérives prendre la forme d’un langage abscons, composé de formules qui ne renvoient à aucune réalité tangible qui ne donne aucune prise, devenant ainsi un langage totalitaire, oppressant, contre lequel ne peut s’élever aucune contestation, comme un poisson gluant qu’on ne peut saisir de ses mains.

Et derrière l’innovation permanente, la course à la concurrence, à la création de valeur, certains dénoncent une emprise sur les esprits, une auto-aliénation des individus, dans le carcan toujours plus exigeant d’une langue managériale toute orientée vers la performance et la création de valeur.

Nous serions, et ce ne serait pas surprenant, au milieu d’un paradoxe qui afficherait des valeurs d’autonomie au travail, de créativité et d’épanouissement des talents dans le but d’enfermer les individus dans une injonction productiviste déshumanisée. Il est démontré que le langage dans l’organisation est constructeur de normes, de culture, de comportements. Et comme toujours, il est sain et utile d’en comprendre les sources et les finalités. Non pas pour tomber dans une critique idéologique et systématique. Mais au contraire pour comprendre, apprendre, et influencer.

*Président EGMA





 
 
 

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