L’art de donner

mardi, 18.12.2018

Marie Owens Thomsen*

Marie Owens Thomsen

A l’ère de «l’art du deal» (ou l’art de la transaction; livre de Donald Trump, 1987), et à l’approche des fêtes, réfléchissons quelques instants sur l’art de donner.

La Charities Aid Foundation établit un indice qui analyse les tendances des donations par pays. L’indice publié en octobre 2018 place l’Indonésie en tête, suivie par l’Australie et la Nouvelle Zélande, et les Etats-Unis en quatrième position. En 2017, la proportion de la population mondiale réalisant des dons caritatifs a diminué à son niveau le plus bas depuis 2013. Dans les pays matures, 42% de la population fait des dons, et 24% dans les pays en voie de développement. La réforme fiscale américaine pourrait changer la donne du pays, en supprimant les avantages fiscaux pour la plupart des donateurs. Le National Council of Nonprofits estime que les donations caritatives vont diminuer de 13 milliards de dollars (sur un total de 410 milliards de dollars en 2017, selon givingusa.org) car seulement 5 millions de dons seront déductibles des impôts, contre 30 millions actuellement.

Au-delà des avantages fiscaux, la générosité fait partie de notre civilisation. Toutes les religions la mettent en avant. L’Islam considère l’altruisme comme une condition de la croyance. Les chrétiens ont les rois mages. Le bouddhisme avance qu’un cadeau doit être donné avec compassion et sans attente d’un retour éventuel. Si ce genre d’attentes existe, alors il ne s’agit plus d’un don, mais d’une transaction. C’est le geste qui compte, dit-on souvent. Les bouddhistes diraient plutôt que c’est l’état d’esprit qui compte.

Si le don est central à notre civilisation, il est curieux qu’en général, la science économique n’intègre pas cette activité dans ses modèles. La théorie économique aurait tendance à considérer tout altruisme comme étant une activité coûteuse qui transfère le bénéfice économique aux autres, donc irrationnelle. Le don serait justifiable dans le cas où il serait compensé par l’utilité marginale de donner, et donc à l’opposé de ce qu’est un vrai don - altruiste et sans attente de récompense. L’économiste pourrait également s’attarder sur le marché des cadeaux réciproques, en concluant que l’efficacité est maximisée lorsqu’aucun cadeau n’est échangé, car de cette manière la valeur réciproque serait garantie d’être la même (zéro) et aucun effort superflu n’aurait été délivré.

Même l’économie comportementale peine à expliquer le vrai don, car normalement notre manière d’agir est influencée par la réaction provoquée par nos actes. Une fois encore, si nous donnons des cadeaux pour obtenir une réaction souhaitée, il ne s’agit pas là d’un acte altruiste. Une autre explication a été avancée par l’économiste Julian Simon (1995) qui imagine que les gens allouent leurs ressources en trois dimensions: consommation courante par la personne, consommation inter-temporelle (aujourd’hui ou plus tard), et consommation par d’autres. Cette troisième dimension représente une sorte de taux d’escompte social. Ainsi, une personne qui considère que le bien-être des autres est important serait alors totalement rationnelle au sens économique en offrant des cadeaux - mais toujours pas altruiste.

Peut-être que l’altruisme ne s’explique pas, et que c’est quelque chose qui est inné chez l’homme, depuis toujours. Ce trait n’est visiblement pas dominant par tous les temps, mais savoir qu’il est toujours présent en nous est rassurant, au-delà de tout modèle économique.

* Global Head of Investment Intelligence, Indosuez Wealth Management





 
 
 

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