La Suisse manipule-t-elle sa monnaie?

lundi, 27.07.2020

Daniel Kalt* et James Mazeau**

Daniel Kalt et James Mazeau

Tous les six mois, le département du Trésor américain publie un rapport sur la politique monétaire des principaux partenaires commerciaux des Etats- Unis. Le dernier date de janvier, une nouvelle édition devrait donc être publiée sous peu. La Suisse risque d’être accusée de manipuler le franc. Explications.

A l’aide de trois critères, le département du Trésor entend identifier les partenaires commerciaux qui pratiqueraient une politique de taux de change déloyale et nuiraient ainsi à l’économie américaine. 

Lors du prochain rapport, la Suisse devrait remplir ces trois critères. Premièrement, à fin mars, la Suisse présentait, sur les quatre derniers trimestres, un excédent moyen de la balance courante de 11,2% du produit intérieur brut (PIB). Le seuil critique fixé par les  Américains est de 2%. 

Deuxièmement, en mai, l’excédent commercial de la Suisse par rapport aux Etats-Unis au cours des douze derniers mois s’est élevé à 43,9 milliards de dollars. Le seuil est là fixé à 20 milliards de dollars. 

Et troisièmement, on peut estimer que la Banque nationale suisse (BNS) est intervenue sur le marché des changes de juin 2019 à juin 2020 avec un volume de 10,5% du PIB. Le département du Trésor ne tolère que 2%. Cependant, pour les Etats-Unis, les interventions unilatérales doivent s’être étendues sur au moins six des douze derniers mois. 

Echappatoire pour la BNS?

La BNS peut donc avoir été active sur les marchés des changes en juillet et août 2019 et depuis février 2020. Entre ces périodes, il existe une faille pour la Suisse. Au vu des interventions massives de la BNS au printemps, on peut toutefois se demander si les Etats-Unis laisseront effectivement la Suisse s’en tirer ainsi. 

En janvier passé, la Suisse remplissait déjà deux des trois critères de manipulation de la monnaie (excédent commercial et excédent de la balance courante trop élevés) et était donc déjà sur la liste de surveillance - aux côtés de la Chine, du Japon, de la Corée, de l’Allemagne, de l’Italie, de l’Irlande, de Singapour, de la Malaisie et du Vietnam. 

L’article 701 la loi américaine exige que le secrétaire au Trésor collabore le plus rapidement possible avec les partenaires commerciaux incriminés pour corriger ces déséquilibres. Une deuxième phase prévoit des mesures de politique commerciale contre le «fautif». Toutefois, les Etats- Unis peuvent se dispenser de ces mesures si elles devaient par trop affecter leur économie. 

La Suisse a des éléments de défense

La Suisse remplit peut-être formellement les critères d’un manipulateur de monnaie, mais beaucoup d’éléments indiquent que sa monnaie ne sert pas d’arme de politique commerciale. Les interventions de la BNS ne visent pas à rendre le franc plus avantageux par rapport au dollar, mais plutôt à empêcher que la surévaluation encore plus massive du franc par rapport à l’euro. 

Dans son dernier rapport, le Trésor américain a suggéré de donner à la Suisse une plus grande marge de manœuvre en matière de politique budgétaire afin de soulager la politique monétaire. Durant la crise actuelle, la Suisse a évolué en ce sens: la politique économique de la Confédération se concentre aussi de plus en plus sur la politique budgétaire, en particulier avec les crédits-relais et le chômage partiel pour relancer l’économie. 

Il convient en outre de noter que la balance commerciale de la Suisse par rapport aux Etats-Unis est actuellement faussée par des facteurs particuliers. Notamment, le pôle important que joue la Suisse pour le commerce de l’or. Mais même sans facteurs particuliers, les excédents de la balance commerciale et de la balance courante restent considérables. Cette situation est principalement due à l’industrie pharmaceutique, dont les exportations ne sont que très peu affectées par la situation monétaire. 

Même si la Suisse devrait actuellement satisfaire aux trois critères, il y a de bonnes raisons de considérer qu’elle ne manipule pas sa monnaie pour porter préjudice aux Etats-Unis. Ainsi, les chances d’éviter un affrontement demeurent intactes. Cela dépendra avant tout de l’habileté diplomatique helvétique et de la bonne volonté des Etats-Unis.

* Chef économiste Suisse, ** Economiste, Chief Investment Office, UBS Global Wealth Management





 
 
 

AGEFI

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