La grande injonction paradoxale du management: obéit et mobilise

dimanche, 26.05.2019

Christophe Clavé *

Christophe Clavé

Les managers sont au carrefour d’injonctions paradoxales qu’ils doivent diffuser dans les entreprises. Garant de la performance de leur équipe, il pèse sur eux une attente de leadership, d’épanouissement de leurs collaborateurs, de flexibilité, de promotion de l’autonomie.

L’informatique permet de tout mesurer en temps réel ou presque. Un délai est dépassé, un coût est trop important, un client se plaint et immédiatement le système de gestion de l’entreprise l’enregistre, ajuste les tableaux de bord, et tout le monde sait que quelque chose ne va pas.

La gestion de la performance

La direction est informée, et des explications et des actions correctives sont demandés. Cette gestion de la performance ne laisse pas place à la respiration.

Il n’est pas rare que le dirigeant d’une entreprise soit informé d’un problème en même temps que son manager de terrain, et que celui-ci se voit sommer d’expliquer des phénomènes qu’il découvre sans avoir eu le temps ni d’en analyser la cause ni de réfléchir à des mesures correctrices.

En même temps, les managers sont responsables de la diffusion de la stratégie dans l’entreprise et auprès de leurs équipes.

Entre le marteau et l’enclume

Comprendre les grands objectifs stratégiques décidés par la direction, travailler avec son équipe pour en déterminer les déclinaisons, transposer ces dernières en actions et indicateurs, tout ceci dans un mode collaboratif en associant le plus possible le personnel.

La manager se situe entre la marteau et l’enclume. Ni maître de la stratégie, ni doté de pouvoir de décision suffisant, il est une courroie de transmission qui souvent s’épuise.

En 1973 Henry Mintzberg, un des papes du management démontrait comment le discours managérial revêtait un caractère symbolique, voire fictionnel.

La parole en management vise à expliquer, informer, rassurer, convaincre et mobiliser. C’est sans aucun doute ce dernier point qui est mis de plus en plus en avant aujourd’hui.

Donner du sens à l’activité des équipes pour générer de l’engagement, créer un cadre de travail motivant voire inspirant devient la norme du discours managérial. Et c’est ainsi qu’on retombe dans les travers de notre injonction paradoxale. Le discours managérial veut atteindre en même temps les deux extrémités d’un axe qui irait de la performance permanente à l’implication, le travail collaboratif, l’écoute de chacun, la combinaison des talents, parfois même la recherche de l’intelligence collective.

Cette quadrature du cercle poursuivie par le management ambitionne de traduire en action le discours de la direction générale, en intégrant à la fois les nécessitées de performances et d’adhésion et d’implication des équipes.

Reconcilier le tout

Afin de tenter de réconcilier tout cela, le management s’est peu à peu doté d’un discours, véritable langage simplifié des affaires. Ce langage a ses vertus. Il permet aux managers du monde entier de se rencontrer, de se parler, de travailler ensemble.

 Il permet à des projets d’avancer. Mais il est pauvre et stéréotypé. Il est fréquent que des managers internationaux sortent d’une journée de travail avec des homologues parlant une autre langue, d’avoir pu avec eux échanger et travailler, puis de se retrouver le soir, autour d’un verre, incapables de se parler, de se comprendre, d’aborder un autre sujet que celui de leurs affaires.

Leur langue des affaires ne le leur permet pas. Alors que faire?

Tout d’abord peut-être sortir de cette fiction où il faut tout être à la fois.

Cela implique des choix et des renoncements, mais n’est-ce pas le cœur même du management?

* Professeur de stratégie & management INSEEC SBE





 
 
 

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