Intérêts négatifs: plus d’inconvénients que d’avantages?

mercredi, 02.10.2019

Philippe G. Müller*

Près d’une demi-décennie s’est déjà écoulée depuis qu’en Europe, la BCE et, dans la foulée, la BNS ont abaissé leurs taux directeurs en dessous de zéro. En Suisse, toute la courbe des taux, c’est-à-dire les rendements des emprunts obligataires de la Confédération, est désormais négative pour toutes les durées.
Ce qui était prévu initialement comme une mesure d’urgence à court terme destinée à  affaiblir un franc qui tendait à s’apprécier exagérément, s’est transformé en un état permanent.
Au vu de l’effondrement conjoncturel actuel en Europe, la BCE a annoncé récemment de nouvelles baisses des taux, ce qui a incité la BNS à envoyer à son tour des signaux indiquant qu’elle pourrait suivre. Face à la perspective d’une nouvelle demi-décennie d’intérêts négatifs, des voix plus en plus nombreuses s’élèvent pour demander si les intérêts négatifs ne sont pas plus nuisibles que bénéfiques.
Pour répondre à cette question, il faut d’abord revenir sur le but initial des intérêts négatifs, puis aborder leurs effets secondaires néfastes. En 2015, les intérêts négatifs avaient pour objectif d’empêcher une réévaluation excessive du franc après l’abandon du taux plancher. Cet objectif a été atteint et le franc n’est plus vraiment surévalué. L’évolution de la chaîne de création de valeur des différentes branches montre d’ailleurs que le cours du franc n’est plus un problème pour la majorité des exportateurs suisses.
Ces dix dernières années, alors que les intérêts ne cessaient de baisser, c’est le secteur immobilier qui a le mieux évolué. La création de plus-values annuelle y est aujourd’hui supérieure de près de 32 milliards de francs à ce qu’elle était il y a dix ans, notamment grâce à l’énorme boom des investissements immobiliers.
Vient ensuite l’industrie, dont la création de plus-values annuelle a augmenté de plus de 20 milliards de francs durant cette même période. Le tourisme suisse a lui aussi enregistré une croissance spectaculaire du nombre de nuits d’hôtel ces deux dernières années, dépassant de loin les chiffres du boom d’avant la crise.    
Le secteur financier arrive en queue de classement. Sa création de plus-values annuelle est aujourd’hui inférieure de 4 milliards de francs par rapport à dix ans passés. Il compte aujourd’hui plus de 20 000 emplois en moins (-16%). Il y a sans doute plusieurs raisons qui expliquent ce déclin. Mais les intérêts négatifs qui persistent constituent une charge supplémentaire considérable.    
En plus de ces répercussions négatives sur le secteur financier, l’on observe aussi une série de dommages collatéraux souvent moins visibles, comme la forte hausse des taux de vacance sur le marché immobilier. Ou la redistribution croissante entre épargnants et débiteurs qui a pour effet pervers un endettement excessif. Enfin, les intérêts négatifs accentuent aussi la redistribution dans le deuxième pilier entre les jeunes actifs et les générations de retraités.
Une quantification scientifique et exacte de tous ces effets n’est guère réalisable. Mais si l’on considère tous ces effets secondaires néfastes et les coûts des intérêts négatifs et si on les mettre en balance avec des avantages qui ne sont plus aussi clairs, une chose est sûre: la BNS, qui, selon la loi, devrait mettre en œuvre une politique monétaire dans l’intérêt général du pays, doit  sérieusement se demander si elle ne ferait pas mieux de prendre bientôt ses distances avec cet instrument extrêmement problématique.

* Economiste responsable pour la Suisse romande, CIO GWM, UBS





 
 
 

AGEFI

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