Difficile d’être un artiste en Suisse romande

mercredi, 05.06.2019

Céline Renaud*

Céline Renaud

Il y a quinze ans, à la création de notre manufacture de guitares, qui depuis lors s’est orientée vers les haut parleurs en bois d’harmonie s’adressant ainsi à un public plus large, nous accueillions principalement des guitaristes. En échangeant avec eux, une constatation revenait très souvent. Lorsqu’on leur demandait quel était leur métier et qu’ils répondaient «artiste», ils recevaient comme réponse: «Mais tu vis de quoi?» A contrario, en Suisse alémanique, la réponse qui était donnée était du genre: «Et tu joues où prochainement?»

Il est vrai que le métier d’artiste ne fait pas très sérieux. Pourtant, il fait souvent envie mais fait sourire en même temps. Mon banquier m’avait demandé à la création de notre entreprise si mon associé luthier et artiste serait au travail tous les jours, à l’heure toutes ces prochaines années… Je n’avais aucun doute alors et je peux répondre par l’affirmative avec un recul de quinze années: oui, il a toujours été là à 6h45 pour lancer le travail à l’atelier et faire démarrer la journée, même après des rentrées tardives après nos événements. Alors comment se fait-il que si l’art est vital à nos vies, être artiste ne sonne tellement pas sérieux?

Si votre enfant vous dit qu’il veut être artiste, allez-vous le forcer à faire un métier sérieux avant? Les enfants s’expriment d’abord en chantant avant de parler ou en dessinant avant d’écrire. En chacun de nous sommeille un artiste qui ne rêve qu’à voir le jour!

Nous devrions nuancer entre «mener une vie d’artiste» et avoir un vrai projet artistique, le mener à bien avec sérieux comme un vrai entrepreneur. D’ailleurs être artiste ou entrepreneur, c’est un peu la même chose. Un projet artistique va nécessiter beaucoup de professionnalisme, de rigueur, d’endurance et d’efforts, tout comme un autre projet entrepreneurial. Il faudra de la résilience et de la foi que tout ira bien. Ce projet réclamera également de jongler entre prospecter pour obtenir des dates de concerts, organiser les concerts, faire venir le public dans certains cas, produire, enregistrer, distribuer et travailler les réseaux sociaux. Et par-dessus tout, bien sûr il faudra jouer et travailler dur. Finalement jouer sur scène ne sera que la cerise sur le gâteau et la résultante de tant d’autres actions.

Il faut être multitâches et savoir s’entourer de professionnels. Il faudra aussi préparer un business plan et avoir un plan d’actions tout en gardant une alternative sous le coude. Peut-être sera-t-il nécessaire de se réserver quelques jours pour l’enseignement pour s’assurer une base minimum de revenu régulier et alimentaire. Avoir une hygiène de vie impeccable pour tenir dans la durée. Bref, tous les principes élémentaires qui s’appliquent également aux entrepreneurs. 

Au fond, l’entrepreneur n’est-il pas un artiste de sa vie? Les grands entrepreneurs sont devenus par la force des choses de grands showmen. 

Au démarrage d’une nouvelle société, oui, il faut suivre son rêve et son intuition mais il faut le faire avec un plan. S’assurer de se financer au minimum six mois avant le démarrage serait idéal pour ne pas se mettre trop vite dans le rouge. Etre fit et endurant et suivre son intuition seront des éléments clés. Démarcher et prospecter seront ses missions premières, même avant de faire son métier qu’il aime. Finalement, l’artiste est un entrepreneur et l’entrepreneur un artiste!

Beaucoup d’entre nous rêvent de tout lâcher et de partir à l’aventure comme le chantait le businessman dans Starmania «J’aurais voulu être un artiste» (de Michel Berger et Luc Plamandon). Oui, mais avec un plan!

* CEO et fondatrice, JMC Lutherie





 
 
 

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