De l’homosapiens à l’IA, c’est l’information qui régule le monde

dimanche, 07.04.2019

Christophe Clavé*

Christophe Clavé

Dans sa trilogie que j’ai déjà mentionnée dans ces colonnes pour sa force inspirationnelle, Yuval Harari historien et formidable conteur ouvre sur notre appréhension du monde des portes et des fenêtres qui nous le font voir sous d’autres perspectives. Une de ses époustouflantes démonstration conduit à voir le monde dans toutes ses composantes comme un grand algorithme collectant et gérant des informations.

À son origine, l’être humain n’est doté d’aucun avantage qui laisse supposer qu’il deviendra le maître de la création. Petit, sans force, sans protection, sans arme, l’humain est devenu en quelques centaines de milliers d’année le maître de sa planète et de toutes les formes de vie s’y trouvant. Seul, l’homosapiens n’est qu’une proie. En s’alliant avec quelques-uns de ses congénères il apprend à se défendre de ses prédateurs, à chasser des mammouths. Il transmet des informations: où trouver des champignons et des baies, lesquels ne sont pas comestibles, comment dresser des pièges pour chasser, construire des outils, allumer et garder un feu. Les premiers hommes s’agrègent, cohabitent, forment des tribus, développent des croyances. Le verbe en est le ciment, l’information le système nerveux.

L’empire romain développe des routes, des voies navigables, s’unifie autour du latin. Pour échanger des informations, l’homme sophistique de plus en plus son langage, invente l’écriture, l’imprimerie, l’internet. Il crée des villes, des empires, des religions. Plus l’information se transmet facilement, plus l’homme peut collaborer à grande échelle. Or le langage c’est l’information. Et la société se complexifie, de plus en plus. La quantité d’informations à traiter est si grande que l’homme n’y suffit plus. Ainsi naissent les ordinateurs, les algorithmes et l’intelligence artificielle.

De plus en plus les algorithmes prennent des décisions à notre place. Qui décide si vous avez droit à un prêt bancaire? Votre conseiller si sympathique? Bien sûr que non. La décision vient d’un algorithme qui analyse vos informations personnelles et en déduit votre solvabilité. Lorsque vous conduisez qui décide de la route à emprunter? Vous? De moins en moins. Votre GPS ou des assistants à la conduite comme Waze dont l’algorithme analyse en temps réel l’intensité du trafic vous suggèrent des chemins auxquels vous n’auriez jamais pensé et que vous suivez pourtant aveuglément. 

L’homme est en train d’abdiquer son pouvoir sur la création. Et ce n’est peut-être pas la rupture que certains redoutent. Ce n’est peut-être qu’une étape dans l’évolution. Peut-être que l’homme n’a été, pendant quelques centaines de milliers d’années, une fraction de minute à l’échelle du temps, que l’espèce dominante uniquement en raison de sa capacité à traiter et diffuser l’information. 

L’intelligence artificielle est déjà aujourd’hui capable d’analyser et de diffuser une quantité des milliards de fois plus efficace que l’homme ne le pourra jamais. Et si l’avenir proche de l’humanité était de déchoir de son piédestal, et de laisser sa place à un nouveau maître du monde? Beaucoup pensent que c’est ce qui est en train d’advenir, avec notre consentement passif, sans que personne, ni État, ni ONU, personne, ne tente d’inverser cette mutation.

Harari termine son Homo Deus par la question suivante: «Qu’adviendra-t-il (…) quand des algorithmes non conscients mais très intelligents nous connaîtront mieux que nous ne nous connaissons nous-mêmes?». N’est-il pas temps que nous nous posions au moins la question?

* Professeur de stratégie et management, INSEEC SBE





 
 
 

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