Comment la Suisse peut sauver l’Europe

lundi, 13.05.2019

Guy Mettan*

Guy Mettan

Comment la Suisse peut sauver l’Europe après l’avoir tuée? En refusant l’Espace économique européen en décembre 1992, la Suisse a en effet tué dans l’oeuf cette antichambre qui devait servir d’asile provisoire aux hésitants, Autriche, Suède, Malte, et aux impétrants d’Europe de l’Est récemment libérés de la tutelle communiste. Elle a précipité la Communauté européenne dans une course à l’élargissement qu’elle paie cher aujourd’hui. Et elle a donné un puissant coup d’accélérateur aux partis eurosceptiques et «populistes» qui, depuis lors, s’épanouissent partout en Europe.

Mais la Suisse peut aussi servir d’antidote aux blocages et au déclin qui menacent l’Union européenne et par là à l’ensemble du continent. La construction du système fédéral et de la démocratie semi-directe au XIXe siècle, et leur libre exercice depuis lors, résultent en effet d’une alliance inédite entre les élites les plus éclairées et le peuple. Alliance que les élites européennes, de gauche comme de droite, européistes comme eurosceptiques, se montrent hélas fort peu désireuses de mettre en place aujourd’hui.

Fragilisée, divisée, vulnérable, l’Europe doit pourtant réagir. 

Si l’on analyse les six tentatives d’unification européenne qui ont précédé l’actuelle, à savoir celles de Charlemagne, du Saint-Empire romain germanique, de l’Autriche-Hongrie, de Napoléon, Hitler et Staline, on constate qu’elles ont toutes échoué. Soit à cause d’un usage abusif de la violence et de la force, soit à cause de défauts de gouvernance insurmontables. Le Saint-Empire, pourtant remarquable de longévité, a très vite été victime de ses dysfonctionnements institutionnels et d’exits successifs qui l’ont condamné à se recroqueviller sur un territoire équivalant en gros à celui de l’ancienne RFA. L’UE semble bien partie pour suivre cette voie.

Une succession d’échecs

L’exemple de la Grèce ancienne est encore plus éclairant. Ravagée par une guerre civile entre Sparte et Athènes qui a duré trente ans, entre 431 et 404, et a mobilisé l’ensemble des Grecs et du monde méditerranéen, elle n’a plus jamais été capable de se relever. Le ressort de sa civilisation s’est cassé, tout comme celui de l’Europe après la catastrophique guerre civile qui l’a détruite entre 1914 et 1945. Les diverses tentatives d’union (les ligues) ont toutes fini par échouer, les divisions internes laissant le champ libre à de nouvelles puissances extérieures qui ne devaient cesser de s’ingérer dans ses affaires jusqu’à l’absorber purement et simplement (la Grèce est réduite à l’état de province romaine en 146 av. JC). 

Comment ne pas voir que l’Europe semble suivre un schéma analogue depuis 1917, avec l’appel à l’aide des Etats-Unis. Lesquels, à la faveur de la Deuxième guerre mondiale, de la guerre froide puis de l’effondrement soviétique en 1991, n’ont plus jamais quitté le continent et lui imposent leur domination militaire en s’appuyant sur des élites locales à leur dévotion? Tandis qu’au nord-est, la Russie, pourtant partie prenante de la civilisation et de la géographie européennes, est mise à l’écart et tente de conserver son influence par tous les moyens. Vue sous cet angle, l’Europe semble aussi bien partie pour finir comme une simple province américaine, perdant son indépendance militaire et économique au fur et à mesure de ses abandons de souveraineté.

Or l’Union européenne, à cause des défauts inhérents aux options prises dans les années 1950 au moment de sa gestation – évacuation du politique, mépris du parlementarisme, suspicion à l’égard de la démocratie, orientation purement économique basée sur un capitalisme de moins en moins social et de plus néolibéral, confiance exagérée dans la technocratie, vassalisation militaire – est incapable de surmonter ces difficultés et d’affronter son destin. Les élections européennes n’y changeront rien, les peuples ayant désormais tendance à se venger de leur mise à l’écart en se tournant vers les «populistes» qui paraissent mieux à même de les défendre. Et cela sans compter que, sur le plan interne, l’Union se trouve elle-même déséquilibrée par l’hypertrophie allemande.

C’est ici que l’on retrouve la méthode suisse. Confrontée aux mêmes difficultés de gouvernance et d’ingérences étrangères après les guerres napoléoniennes, les Suisses ont opté pour la création d’une confédération indépendante en pariant sur le peuple plutôt que contre lui. Au lieu de s’arc-bouter sur leurs privilèges, les élites ont préféré partager une partie de leur pouvoir politique et économique avec le peuple grâce à l’introduction progressive des instruments de démocratie directe, droit de référendum et d’initiative. Cela a pris 70 ans, entre 1815 et 1891, et n’a pas été sans mal. Mais le résultat fut au rendez-vous, avec un pays plus stable, plus prospère, et moins inégalitaire aussi. 

L’Europe, comme le désiraient ses premiers initiateurs dans les années 1920, pourrait s’inspirer de cette méthode.

* Directeur, Club suisse de la presse

«Le continent perdu. Plaidoyer pour une Europe démocratique et souveraine». Guy Mettan. Editions des Syrtes, 2019.





 
 
 

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