Affaire Crypto: mais que font nos espions?

jeudi, 13.02.2020

Guy Mettan*

Guy Mettan

Le scandale de Crypto AG, cette société zougoise qui fabriquait des machines de cryptage truquées au profit de la CIA et du BND allemand, est à la fois énorme et grave.

Enorme par ses dimensions dans le temps et l’espace: elle s’est étendue sur des décennies, de 1952 à 2018 apparemment, et sans qu’on sache si ses héritière actuelles, Crypto Suisse et Crypto international ont définitivement tourné la page. Et elle a concerné une masse de pays invraisemblable, puisque la moitié des Etats de la planète a été flouée. Dans ce sens, le communiqué d’economiesuisse qui appelle à ne pas surréagir prêterait à rire s’il ne faisait pas pleurer. Circulez, il n’y a rien à voir, business as usual, semble dire la faîtière de notre économie, pressée d’éviter la panique. On croirait lire un communiqué du comité du PC chinois de la province de Wuhan au début de l’épidémie du coronavirus!

Grave, parce qu’elle porte atteinte à la réputation de notre pays à l’étranger. Comment peut-on laisser entendre que trahir la confiance de cent pays clients est une bagatelle, une simple erreur du passé, alors que rien n’a été fait pour la corriger jusqu’à la fin 2019, quand le Conseil fédéral s’est enfin résolu à interdire l’exportation de ce matériel suspect?

Une attitude très révélatrice

Car on savait. Kaspar Villiger savait, même s’il le nie aujourd’hui. Les responsables des services de renseignements savaient, tout simplement parce qu’il est impossible que nos services, qui collaborent main dans la main avec la CIA et le BND, ne pouvaient pas ne pas savoir à partir en tout cas des années 1992-1993, au moment où l’affaire Bühler a éclaté et où le BND a quitté le bateau. Le doute est en tout cas massif, et il doit être levé, car il n’est pas possible de persévérer dans l’ignorance. Et que penser de l’enquête du Ministère public qui, à l’époque, a classé l’affaire en prétendant que les machines étaient propres? 

Mais le mépris affiché pour la neutralité est peut-être encore pire que le dégât d’image. On sait depuis les années 1990 et l’adhésion au Partenariat pour la paix de l’OTAN que nos autorités civiles et militaires pensent pis que pendre de la neutralité et la considèrent davantage comme un obstacle que comme un avantage pour le pays. Les articles 173 et 185 de la Constitution fédérale en vertu desquels «l’Assemblée fédérale et le Conseil fédéral doivent prendre les mesures nécessaires pour préserver la sécurité extérieure, l’indépendance et la neutralité de la Suisse» semblent avoir été passés par pertes et profits. 

L’attitude de notre service de renseignement est à cet égard très révélatrice. Dans ses discours et ses interviews, son chef, Jean-Philippe Gaudin, se montre obsédé par la lutte contre le terrorisme - ce dont on le félicite – mais enchaine immédiatement sur la menace russe qu’il présente comme un des dangers principaux pour la sécurité de notre pays. Et de citer le cas de ces deux espions russes interceptés parce qu’ils auraient voulu pénétrer les ordinateurs du Laboratoire d’analyse de Spiez actif dans les affaires de dopage sportif et de bombardement au gaz en Syrie. Selon un mécanisme bien rôdé, fuites d’un service ami aussitôt transmises à la cellule enquête d’un groupe de presse suisse, l’affaire ressurgit périodiquement pour faire remonter la pression. La dernière date de janvier suite à un rebondissement dans Le Monde repris par les médias suisses. Soit. Mais quand on l’interroge sur l’espionnage de masse et les écoutes des dirigeants occidentaux par la NSA et sur les manoeuvres de la CIA comme ces survols de notre pays par des prisonniers détenus illégalement dans les prisons secrètes, on ne trouve rien à redire sinon qu’il est essentiel pour un service de renseignement d’échanger entre «amis».

Même réponse des militaires quand on s’étonne que nos pilotes s’entrainent en Norvège aux côtés de l’OTAN. Autrement dit: concentrons-nous sur la paille russe pour ne pas voir la poutre américaine. Pour un pays neutre qui est censé garder un équilibre entre les grandes puissances, reconnaissons qu’on peut faire mieux! Au moment où il s’agit d’acheter un système de défense anti-aérien et un nouvel avion dont les logiciels de vol et de combat seront fabriqués et déterminés par l’étranger, il est peut-être bon de se reposer la question de la neutralité. Quitte à imiter la Turquie: acheter un avion américain ou européen et un système anti-aérien russe… Voilà qui serait propre à garantir la sécurité d’un pays vraiment neutre. Mais j’imagine d’ici le tollé à Berne!

*Journaliste indépendant





 
 
 

AGEFI

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