Rajna Gibson Brandon du GFRI sur l'honnêteté

15 avril 2015: interview de Rajna Gibson Brandon, accordé à Nicolette de Joncaire (Agefi) pour Dukascopy TV


L’homme n’est pas qu’économique

L'Agefi, jeudi, 16.04.2015

Geneva Finance Research Institute. Une étude se penche sur la propension à l’honnêteté lorsqu’elle est pénalisée. Résultats inattendus.

Interview: Nicolette de Joncaire

La littérature économique suppose que l’homo economicus ne se comporte qu’en fonction de la maximisation de la valeur d’utilité et donc d’un intérêt matériel purement égoïste. Les exemples de malhonnêteté (et de ses conséquences désastreuses) dans les entreprises abondent. Mais quelle est réellement la propension des individus à l’honnêteté et en quoi les normes sociales influent-elles sur leurs comportements? C’est l’objet d’une étude du Geneva Finance Research Institute (GFRI) de l’Université de Genève sur les fondements moraux des décisions économiques, signée par Rajna Gibson, Carmen Tanner, et Alexander Wagner. Ces deux derniers sont professeurs à l’Université de Zurich. Rajna Gibson, directrice du GFRI, nous dévoile son approche et les conclusions de ce travail.     

Pouvez-vous résumer les objectifs de votre recherche?

La théorie économique tend à favoriser l’hypothèse d’une motivation purement matérialiste des agents économiques. En d’autres termes, un acteur économique est supposé faire tout ce qui en son pouvoir pour maximiser son intérêt économique au détriment des valeurs morales, y compris mentir et se comporter de manière déloyale. On sait toutefois que l’honnêteté est plus courante qu’on ne l’imagine comme en témoignent les dénonciateurs qui sacrifient leur carrière, certains chefs d’entreprise particulièrement vertueux ou de nombreux journalistes prêts à sacrifier jusqu’à leur vie pour révéler la vérité. Notre recherche visait donc deux objectifs: d’une part à confirmer ou à infirmer la thèse selon laquelle l’homo economicus ne se comporte qu’en fonction de son intérêt matériel sans égards pour l’honnêteté et d’autre part à comprendre l’interaction entre normes sociales et préférences pour l’honnêteté.

Quelle a été la méthodologie de cette enquête?

Nous avons interrogé en ligne 261 participants recrutés dans les classes de premier cycle de l’Université de Zurich. La moitié d’entre eux était issue de la faculté d’économie et finance, 40% de celle de psychologie et 10% d’autres disciplines. La population était répartie entre hommes (58%) et femmes (42%) et la moyenne d’âge se situait à 23 ans. L’enquête était menée dans des conditions d’anonymat absolues. Toutes les questions comportaient un arbitrage entre la préférence pour l’honnêteté et le coût de cette l’honnêteté, les participants étant rétribués en fonction de leurs choix et gagnaient plus s’ils choisissaient l’option malhonnête. En outre, les étudiants étaient divisés en trois groupes. Le premier n’était soumis à aucune norme sociale particulière, le second était soumis à une norme sociale positive – favorisant un comportement honnête – et le troisième à une normes sociale négative.    

Par exemple?

Vous êtes CEO d’une entreprise et le marché s’attend à un bénéfice de 35 centimes par action mais la société a réalisé des bénéfices ne permettant la distribution que de 31 centimes. Si vous mentez et déclarez 35 centimes, votre revenu personnel pourrait être cinq fois ce qu’il serait si vous déclarez la vérité. En réalité nous avons testé pour chaque question plusieurs niveaux de «récompenses» du mensonge (par exemple six fois, trois fois, deux fois, 20%). Ces «récompenses» théoriques étaient reflétées dans les rétributions aux étudiants. Le concept est donc d’attacher une gratification au mensonge et une pénalité à la vérité. Des questions visant à mesurer les préférences pour l’honnêteté des participants leurs étaient également posées.

Quels sont les résultats clés de ce travail?

Nous avons observé qu’alors que le modèle économique standard prévoyait que tous les participants auraient du mentir, dans 33 % des cas, ils ont choisi de ne pas le faire. Qu’une proportion si importante - même si elle reste minoritaire - ait choisi la sincérité malgré ses conséquences négatives est en désaccord avec la théorie économique classique. Nous avons toutefois également observé que les réponses variaient en fonction du coût de la vérité. Une augmentation de 30% du coût de la vérité génère une baisse de 16,9% des réponses sincères. Il y a donc bien une sensibilité au coût de la vérité ou du mensonge (ECOST) dont l’effet marginal n’est pas négligeable. Nous avons cependant noté que les participants dont la fibre éthique est particulièrement forte (les incorruptibles) résistent parfaitement aux stimulations d’ordre financier. Plus intéressant encore, ces individus résistent aux deux types de normes sociales qu’elles soient positives ou négatives. Cela est dû au fait qu’ils sont particulièrement allergiques aux contrôle de leur motivation intrinsèque par des incitatifs financiers ou par toute pression externe due aux normes sociales.

En quoi l’impact de normes sociales est-il décisif?

L’effet du contexte social est important. Au sein du groupe neutre (sans normes sociales), nous avons vu que dans 33 % des cas, les individus préféraient l’honnêteté. Dans celui où les normes sociales étaient négatives, ce taux est tombé à 20%. Par contre dans le groupe où les normes sociales étaient positives, il est monté à 47%. L’impact social normatif est donc parfaitement perceptible. Certains individus suivent plus volontiers les mouvements collectifs sans nécessairement exercer d’esprit critique mais les individus qui ont une forte préférence pour l’honnêteté résistent dans tous les cas.

En quoi cette étude est-elle différente d’autres travaux sur les préférences pour la vérité?

C’est à ma connaissance la première fois que l’interaction entre les normes sociales et la préférence pour l’honnêteté est étudiée. C’est aussi la première fois qu’un échantillon est confronté à des décisions qui sont habituelles dans le monde des entreprises soit la manipulation potentielle des bénéfices. La plupart de ce type d’expérience est conduite à travers des jeux.

Comment vos conclusions contribuent-elles à l’amélioration des comportements dans les entreprises?

Cette recherche suggère un changement de paradigme en matière de gouvernance. Les entreprises qui cherchent à instaurer une meilleure gouvernance devraient recruter davantage de dirigeants dont les préférences pour l’honnêteté sont fortes. Elle ouvre aussi une voie nouvelle à la question des rémunérations excessives. Si une société choisit ses dirigeants de manière appropriée, elle ne sera pas amenée à leur verser des salaires ou des bonus démesurés pour les motiver. Ces individus tirent une grande partie de leur motivation à agir de façon honnête et en accord avec leurs valeurs morales.    

CV

Rajna Gibson Brandon

Rajna Gibson Brandon est professeure de Finance à l’Université de Genève depuis septembre 2008 et titulaire d’une Swiss Finance Institute Senior Chair. Elle dirige depuis mars 2009 le Geneva Finance Research Institute de l’Université de Genève et est directrice de la recherche du Swiss Finance Institute. Elle est également professeure honoraire de Finance à l’Université de Lausanne. Elle fut professeure de Finance à l’Université de Zurich de mars 2000 à août 2008 et professeure de Finance à l’Université de Lausanne d’octobre 1991 à février 2000. Elle fut auparavant professeur-assistante de Finance au Groupe HEC, France et „Visiting Scholar“ à New York University et à la John Anderson Graduate School of Management de l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA). Elle détient un doctorat en sciences économiques de l’Université de Genève. Ses thèmes de recherche actuels portent sur l’évaluation des actifs financiers, la gestion des risques, la gouvernance d’entreprise et la finance comportementale. Elle est membre du Conseil d’administration de Swiss Re depuis juin 2000 et a été membre de la Commission fédérale des banques de janvier 1997 à décembre 2004.

Company Key facts

Geneva Finance Research Institute, University of Geneva

Le GFRI est un Institut pluridisciplinaire de l’Université de Genève (UNIGE) créé en mars 2009 et entièrement dédié à la recherche et à la formation en finance. Son ambition est de donner un élan nouveau à la recherche et à la formation en finance au sein de l’Université de Genève, et ce, particulièrement dans les domaines de la gestion de portefeuille et de la gouvernance d’entreprise. Structurellement interfacultaire, le GFRI se situe à la croisée entre les Facultés d‘Economie et Management (GSEM), de Droit, de Psychologie et des Sciences de l’Education. Par ailleurs, le GFRI collabore étroitement avec le Centre de Droit Bancaire et Financier de l’UNIGE et le Pôle de Recherche National en Sciences Affectives. Il fait partie intégrante du Swiss Finance Institute et ses activités de recherche et de formation s’inscrivent dans la complémentarité par rapport à celles menées par ce dernier.

 

 

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