Saad Rahim sur le pétrole et les métaux

27.1.2016: interview de Saad Rahim, Trafigura, accordé à Nicolette de Joncaire (Agefi) pour Dukascopy TV


La demande ne tarit pas réellement

L'Agefi, 27.01.2016

Les signaux de prix sont au rouge mais la demande de pétrole reste robuste.  Et celle de métaux s'assainit.  Parlons plutôt d'un choc de l'offre.

La déroute a été complète sur les matières premières en 2015. Côté pétrole, une demande relativement robuste ne réussit pas à absorber une offre surabondante, renforcée par la détermination de l'OPEP à maximiser ses parts de marché. Inférieur à 30 dollars, le baril de brut atteint son niveau le plus bas en 13 ans. Côté métaux, les cours, en trend baissier depuis 2011, se sont effondrés en 2015: chute de près de 40% sur le cuivre, de 20% sur l'aluminium, de 12% sur le plomb de 41% sur l'étain et de 46% sur le zinc. Le prix du nickel avait perdu 82% sur un an à début janvier. Le consensus invoque le ralentissement économique chinois. Mais quelles sont plus précisément les forces qui dirigent ces marchés? Entretien avec Saad Rahim, chef économiste du groupe Trafigura.

Le ralentissement chinois est-il réellement à la racine de l'effondrement des cours?

Distinguons tout d'abord le pétrole et les hydrocarbures des marchés de métaux car les causes d'effondrement des cours ne sont pas les mêmes dans les deux cas. La réorientation de la Chine vers une économie domestique et de services s'est faite au prix d'un ralentissement de sa croissance fin 2014-début 2015, ralentissement dont on peut estimer que le creux a été atteint au cours de l'été dernier ce qui est reflété par une reprise des importations.  Ce ralentissement et cette réorientation ont effectivement été à l'origine d'une demande de métaux inférieure à ce qu'elle était dans le cycle précédent, lorsque le modèle chinois était fondé sur le développement de son infrastructure. Le secteur des services représente aujourd'hui 51% de l'économie chinoise et les ventes de détail sont estimées à 5000 milliards de dollars, soit un chiffre supérieur à l'ensemble de l'économie japonaise ou de l'économie allemande. Par ailleurs, ce secteur croit de 11% par an. Ce qui signifie à terme d'importantes consommations de métaux et d'hydrocarbures. Il faudra attendre le Nouvel An chinois pour obtenir des données plus précises mais il est tout à fait clair que les autorités chinoises tiennent en réserve une véritable panoplie d'instruments de stimulation économique.  Parmi lesquelles des projets d'infrastructure pour un montant de l'ordre de 120 milliards de dollars (qui auront un effet significatif sur les achats de matières premières), une réduction de l'apport personnel sur l'immobilier (de 30 à 25%) qui devrait stimuler la construction, de l'apport personnel sur l'achat de véhicules (à 20%) et des ratios de réserve des banques (de 17,5 à 15,5%).

La croissance du niveau d'endettement en Chine n'est-elle pas problématique?

Le ratio de dette au PIB est de l'ordre de 230%, soit plus élevé que celui du Japon, mais ce sont essentiellement les entreprises qui portent cette dette. Le ratio de dette publique n'est que de 17%, contrairement au cas des pays de l'OCDE où ce dernier est, en moyenne de l'ordre de 75%. Il est clair que les entreprises chinoises sont en surcapacité et qu'il faut s'attendre à un certain nombre de faillites (le taux de créances douteuses des principales banques chinoises atteint 6%) mais le gouvernement garde une marge de manœuvre importante.

Que s'est-il passé sur le pétrole?

En 2014, la croissance de la demande mondiale était tombée à son niveau le plus faible depuis 1993. Malgré l'absence objective de récession, elle n'a augmenté que de moins de 1% ce qui a ouvert un écart avec une production en forte hausse. L'an dernier, cette demande a repris au rythme de 1,8 millions de barils/jour supplémentaire malgré une certaine récession du secteur industriel aux Etats-Unis et, nous l'avons vu, en Chine, compensée dans les deux cas par le dynamisme des services. Rappelons qu'aux US, l'industrie ne représente que 10 à 15% de l'économie. Aux Etats-Unis, il s'est vendu 18 millions de véhicules en 2015, avec une recrudescence des gros moteurs type SUV et un accroissement des kilomètres parcourus. Le rééquilibrage entre secteur secondaire et tertiaire a modifié l'équilibre de consommation des produits pétroliers: moins de diesel, plus d'essence. Pour 2016, les attentes de demande mondiale sont de l'ordre de 1 à 1,5 million de barils/jour supplémentaires. Je pencherai personnellement pour 1,3 million.

Et côté production?

La production américaine a d'abord continué à augmenter avant de commencer à se réduire car la productivité s'est améliorée (celle du Bassin permien augmentait de 10% par mois!). Là encore, le point culminant se situe à l'été dernier. Les stocks continuent à gonfler mais l'offre US est en baisse de 600.000 barils/jour par rapport son pic. Si les prix continuent à faiblir, nous devrions assister à des coupes supplémentaires cette année. 

Revenons aux métaux. La faiblesse de la demande chinoise est-elle seule en cause?

Non, comme pour le pétrole, il y avait surproduction au niveau global. En 2015, le prix des métaux a subi un effet de contagion de classe, la baisse de l'un renforçant celle de l'autre. On commence à présent à mieux discerner les différences. En fonction par exemple du nombre de fermetures de mines. L'effet est déjà sensible sur le zinc pour lequel de nombreuses exploitations ont été stoppées même si l'impact sur le prix n'est pas immédiat en raison des stocks accumulés. Sur le nickel, alors qu'une étude de Macquarie estime que 70% de la production n'est plus rentable, il n'y a pour l'instant aucune annonce sérieuse de fermeture. Attention toutefois à ces phénomènes de prix. Si les cours se sont effectivement effondrés en dollar, le choc est beaucoup moins important sur les producteurs qui raisonnent en devises locales. Prenez Norilsk par exemple, ses coûts sont en rouble qui s'est elle-même effondrée. En conséquence l'effet sur la marge n'est pas aussi dramatique qu'il y parait.

Et pour le futur?

Le parc automobile américain est en moyenne plus âgé qu'il ne l'a jamais été et sera renouvelé à court terme. Avec une consommation de métaux en proportion. Si vous projetez la consommation chinoise de véhicules de décembre dernier sur un an, vous obtiendrez des ventes annuelles de l'ordre de 34 millions d'unités (soit le double des ventes US). L'urbanisation chinoise s'accélère au rythme de 14 millions de personnes supplémentaires –l'équivalent d'une ville comme Londres chaque année. La Chine, encore elle, externalise la production d'électricité des zones urbaines vers les provinces lointaines et installe un gigantesque réseau de ligne à très haut voltage.  La consommation d'acier et de charbon indienne est en plein envol. Les pays du sud-est asiatique à large population comme l'Indonésie sont en plein essor. On voit bien que les grands producteurs de minerai de fer à bas coût du Brésil ou d'Australie tournent à pleine capacité. La demande existe et les entreprises performantes survivront.

CV

Saad Rahim

Saad Rahim est responsable de la vision du groupe Trafigura sur les marchés et dans le domaine de la macroéconomie, y compris des perspectives sur le pétrole et les marchés de métaux, des anticipations de cours, des marchés actions et de crédit ainsi que des risques politiques. Arrivé chez Trafigura en 2015, il était précédemment chef-économiste du GB Group, une société intégrée de pétrole et de gaz. Il a été auparavant chef-économiste adjoint chez Chevron et consultant international en matière d'énergie chez PFC Energy à Washington. Ses analyses sont régulièrement publiées dans The Economist, le New York Times, le Wall Street Journal and le Financial Times. Il est également fréquemment l'hôte de CNN, CNBC et de Bloomberg TV. Ses travaux ont été publiés dans Petroleum Economist, Middle East Report, et Global Issues. Saad Rahim est titulaire d'un BA en science économique et politique de l'Université de Stanford. Il a également suivi l'enseignement de la Johns Hopkins School of Advanced International Studies pour un mémoire sur l'économie globale de l'énergie.

Company Key facts

Trafigura

Fondé en 1993, Trafigura est un leader du secteur du négoce des matières premières. Le groupe approvisionne et fournit ses clients en produits énergétiques et en métaux. En 2015, le chiffre d'affaires de Trafigura s'est monté à 97 milliards de dollars. Ses actifs sont estimés à 39,1 milliards de dollars. Sa clientèle s'étend des sociétés minières aux fonderies et aux détaillants en métaux..

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