Les Trumpononics doperont certainement la croissance mais…

30.11.2016: interview de Michel Girardin, MacroGuide SARL, accordé à Elsa Floret (Agefi) pour Dukascopy TV



Michel Girardin. Les limites de la comparaison entre la politique économique de Ronald Reagan et de Donald Trump.

L'Agefi 30.11.2016

En vue de l'arrivée du républicain Donald Trump à la Maison Blanche, le concept des Trumponomics fait débat parmi les économistes. Avec la référence aux Reaganomics, mot-valise de Reagan et economics, se décrivant les politiques du président américain Ronald Reagan, en matière d'économie dans les années 1980. La comparaison entre ces deux présidents est-elle pertinente? Que signifie la politique de l'offre (supply-side economics) en matière d'impôts? Cette théorie a-t-elle fait réellement ses preuves sous Reagan? Trump va certainement doper la croissance aux Etats-Unis mais … quid des finances publiques?

Entretien avec Michel Girardin, associé chez Macro Guide à Genève.

 

La comparaison entre Donald Trump et Ronald Reagan est-elle pertinente?

Le candidat Trump s’est inscrit dans le même courant de pensée économique que Reagan, partisan d’une politique de la croissance visant la réduction d’impôt plutôt que l’augmentation des dépenses. Cette dernière politique était alors celle prônée par Hillary Clinton, beaucoup plus proche des pensées de Keynes. Le président en devenir, Donald Trump, insiste quant à lui bien davantage sur une politique de relance par les dépenses liées aux infrastructures. Il se rapproche ainsi de la politique keynésienne, c’est-à-dire de la stimulation de la croissance par la demande.

Que signifie exactement l’économie de l’offre (Supply-side Economics)?

Il s’agit de la politique mise en place par Ronald Reagan, inspiré par les bons mots d’un conseiller économique (Arthur Laffer) qui a donné d’ailleurs son nom à une courbe qui  met en lien le taux d’imposition - sur le revenu des ménages ou des entreprises - et les recettes fiscales de l’État. La courbe de Laffer part de l’idée que lorsque le taux d’imposition se situe aux deux extrêmes de 0 % et de 100 %, les recettes fiscales sont nulles.  Entre ces deux limites, Laffer dessine une belle courbe hyperbole: il existe donc un optimum pour le taux marginal d’imposition -  soit le taux appliqué à l’augmentation des revenus - qui maximise les recettes fiscales. 

Et lorsque la réduction du taux d’imposition démarre à un seuil qui est supérieur à l’optimum?

C’est là que la courbe devient très séduisante!  Pourquoi? Parce que les recettes fiscales augmentent! Comment Ronald Reagan pouvait-il résister à cette chose fabuleuse que lui promettait Arthur Laffer: vous diminuez la charge fiscale des ménages et des entreprises et la stimulation de la croissance va être telle qu’au bout du compte vous allez engranger davantage  de recettes fiscales… Une théorie qui en a séduit d’autres avant Laffer: comme par exemple Jean-Baptiste Say, qu,i en 1803 déjà, établissait “la loi des débouchés” selon laquelle c’est la production qui ouvre les débouchés aux produits. En somme, toute offre crée sa propre demande. 

Quelles sont les différences fondamentales entre Donald Trump et Ronald Reagan?

Le point commun entre les deux présidents est la stimulation de la croissance par la baisse d’impôts. Cependant, à la différence de Ronald Reagan, Donald Trump est protectionniste. Le contexte économique est aussi fondamentalement différent. Lorsque Ronald Reagan est arrivé au pouvoir en janvier 1981, l’économie américaine sortait d’une grave récession liée au deuxième choc pétrolier. Alors que Donald Trump hérite d’une économie à son plein-emploi. En témoigne les prémisses d’une légère reprise d’inflation par l’augmentation des salaires.

Mais quel a été le bilan des Reaganomics?

Mitigé. Du côté des recettes fiscales, elles ont été assez stables sous les deux mandats de Ronald Reagan. Le point positif est la réduction du taux marginal d’imposition de 70 à 28 %.  La croissance en a été formidablement dopée.

Est-ce uniquement du à cette politique de l’offre?

Non, car parallèlement, Ronald Reagan a fortement augmenté les dépenses publiques, notamment celle de la défense avec le bouclier anti-missile, dans le contexte de la guerre froide. Ce qui a clairement dopé la croissance. Plus proche de notre époque, il est ironique de voir que le même Arthur Laffer, est devenu conseiller de Sam Brownback, gouverneur du Kansas, qui a appliqué sa politique à la lettre. Il a réduit à zéro le taux d’imposition des 330.000 personnes au revenu le plus élevé de son Etat, et ce, dans l’espoir que la consommation, l’investissement et l’emploi en soient relancés. Que nenni: les recettes fiscales ont chuté et l’état du Kansas, qui traditionnellement dégageait un surplus de la balance budgétaire, enregistre aujourd’hui un déficit colossal.

La dette publique a-t-elle aussi augmenté sous Ronald Reagan?

Oui, elle a même pratiquement triplé (passant de 988 milliards de dollars en 1981 à 2600 milliards en 1988). Comme en témoigne ce graphique qui montre la croissance cumulée du PIB aux États-Unis depuis 1950 (en vert sur le graphique) et la croissance de la dette, elle aussi cumulée (en rouge). En bleu (et sur l’échelle de droite), l’évolution du ratio entre la dette publique et le PIB, exprimé en pourcentage de ce dernier. On constate que durant la période dite des «30 Glorieuses» (de 1950 à 1980), la dette publique a augmenté, mais la croissance a augmenté encore plus rapidement. Le ratio dette sur PIB a ainsi diminué de moitié, passant de 70 % en 1950 à 35 % en 1980. C’est alors que Reagan est arrivé à une présidence qui a vu ce même ratio de 35% à 55%.

Quel serait le taux d’imposition optimale aux États-Unis?

Les estimations du taux marginal optimal varient grandement. Je l’estime à environ 50 % pour les plus hauts revenus des ménages.

Quel a été l’impact sur les marchés financiers?

Les marchés ont été dopés sous Reagan par la forte croissance de l’économie américaine jusqu’au krach d’octobre 1987. C’est le dollar qui a été le grand bénéficiaire de la combinaison de politique budgétaire très laxiste et de politique monétaire très restrictive. Le billet vert est passé de 1,60 contre franc suisse en 1981 à 2,70 en 1985, son plus haut niveau de tous les temps.  Aujourd’hui, si on applique la même «policy mix», la montée des taux courts et des taux à long terme, qui en résulterait, devrait être en principe bénéfique au dollar.

Mais cette tension sur les rendements obligataires ne serait-elle pas problématique pour les marchés?

Assurément! Depuis la récession de 2008, les banques centrales ont injecté des liquidités à tour de bras et mené les taux d’intérêts au plancher. Ce qui a poussé les investisseurs les plus conservateurs vers les placements risqués. C’est le principe de Tina (There Is No Alternative). Si le programme économique du candidat Trump est appliqué à la lettre, les fortes tensions sur les rendements obligataires, qui en résulteraient, pourraient entraîner une chute des marchés actions, qui sont peuplés aujourd’hui d’investisseurs qui n’ont rien à y faire. Le jour où les rendements sur la dette américaine ou allemande redeviendront attractifs, ces investisseurs conservateurs - comme les sociétés d’assurance - quitteront la bourse précipitamment. Il y aura alors beaucoup de dégâts sur les marchés et le dollar pourrait en pâtir.

Quel serait alors l’impact de la baisse du dollar sur les mouvements sur le franc suisse et sur la politique de la BNS?

Avec les incertitudes qui ont augmenté depuis que Donald Trump a gagné son élection, le mouvement vers cette valeur refuge, que reste le franc suisse, s’est intensifié, au grand dam de la BNS, qui se voit obligée d’intervenir depuis l’abandon du plancher en janvier 2015 et d’alourdir un bilan qui dépasse aujourd’hui déjà le PIB de la Suisse.

 

 

CV

Michel Girardin - Conseiller économique

Associé chez MacroGuide, Michel Girardin a une longue expérience comme chef-économiste et stratégiste dans le secteur bancaire. Il est conseiller économique indépendant pour la société de Gestion de fortune GADD INFINUM à Genève.

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MacroGuide SARL

MacroGuide SARL fournit du conseil à des sociétés financières et des caisses de pension, en s’appuyant sur des analyses macroéconomiques élaborées en partenariat avec le Geneva Research Finance Institute de l’Université de Genève, où Michel Girardin enseigne la Macro-Finance.

 

 

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