TINA, prochain ouragan sur les marchés?

07.02.2017: interview de Michel Girardin, MacroGuide SARL, accordé à Elsa Floret (Agefi) pour Dukascopy TV



Michel Girardin. Risques majeurs pour les marchés en 2017. De la déflation à l’inflation

L'Agefi 09.02.2017

L’année 2017 marquera le passage de témoin des banques centrales aux autorités fiscales pour doper l’activité économique. Le regain de croissance qui en résultera ne manquera pas de générer des tensions inflationnistes dans certains pays-clé comme les Etats-Unis. La croissance de l’économie mondiale devrait donc être plus marquée cette année, pour autant que le protectionnisme rampant du Président Trump ne puisse trouver sa pleine application. Cette croissance renforcée risque de basculer de la crainte de la déflation à celle de l’inflation, ce qui ne se fera pas sans heurts pour les marchés. Plus que jamais, le regain potentiel d’attractivité des rendements obligataires constitue le risque premier pour les marchés boursiers, selon Michel Girardin, conseiller pour Gadd Infinum à Genève.

Sous la présidence Trump, la croissance ne risque-t-elle pas de devenir une surchauffe?

C’est un grand risque, en effet. A quelques rares exceptions près dans le monde, la croissance économique s’accélère. Dans de nombreux pays développés, cette croissance est même aujourd’hui largement supérieure aux seuils atteints juste avant la crise de 2007, comme en témoigne le graphique (ci-contre). S’il y a un pays où cette accélération de la croissance pourrait déboucher sur une surchauffe, c’est bien les Etats-Unis. Le nouveau Président américain s’inscrit dans le même courant de pensée économique que Reagan, partisan d’une politique budgétaire résolument expansive, à force de réductions d’impôt marquées et d’augmentations de dépenses tout aussi substantielles. Ainsi, les «Reaganomics» renaissent aujourd’hui sous la forme de «Trumponomics», tous deux faisant référence à l’économie de l’offre («Supply-side Economics»). 

 

Quid du protectionnisme de Donald Trump?

C’est là la grande inconnue pour 2017 et le point fondamental qui différencie Trump de Reagan, qui lui était partisan du libre échange. La bonne nouvelle au sujet du programme politico-économique de Trump, c’est que la probabilité que les facteurs positifs pour la croissance (baisses d’impôts, augmentation des investissements dans les infrastructures) soient mis en pratique est bien supérieure à celle des aspects néfastes de son programme tel que le repli protectionniste. En témoigne la levée de boucliers que provoque le décret anti-immigration de Trump.

Quels sont les risques des répercussions inflationnistes du programme expansif de Donald Trump?

Lorsque Ronald Reagan a pris les commandes au début des années 1980, l’économie américaine sortait d’une sévère récession liée au second choc pétrolier. Donald Trump hérite quant à lui d’une économie proche de son plein-emploi. Pratiquer une politique de «reflation» dans un tel contexte, voilà qui risque fort de provoquer des pressions inflationnistes.

Et en zone Euro?

En ce qui concerne la zone Euro, bien qu’encore timide, la reprise pose aujourd’hui déjà un problème à la Banque centrale européenne. La hausse des anticipations d’inflation qui découle de cette reprise alimente les tensions sur les rendements obligataires, en particulier dans la périphérie de la zone Euro. La BCE va réduire ces injections de 80 à 60 milliards dès le mois d’avril, et ce, jusqu’à la fin de l’année. Quid de 2018? Cela dépendra beaucoup de l’évolution des prix et des rendements obligataires. Actuellement, le Président de la BCE fait siennes les tensions sur les taux longs pour retarder la sortie du programme d’injections de liquidité. Ce qui génère aujourd’hui déjà des tensions au sein de la BCE. Opposée à ces injections massives de liquidités, la Bundesbank ne manquera pas de pousser la BCE vers la sortie du QE en arguant que le taux d’inflation atteindra son objectif de 2% en Allemagne au courant de cette année et que celui de la zone Euro s’en rapprochera sérieusement.

Quels sont les risques majeurs pour les marchés en 2017?

Une étude récente publiée par une grande banque américaine montre que les principales inquiétudes des investisseurs sont un éclatement de la zone Euro, une récession aux Etats-Unis et un atterrissage en catastrophe de l’économie chinoise. Pour ma part, c’est plutôt la perspective d’une surchauffe aux Etats-Unis qui m’inquiète. S’il y a bien un risque qui me fait peur pour les marchés cette année, c’est que les marchés financiers soient pris dans l’ouragan TINA. A l’origine, ce slogan du «There Is No Alternative» se voulait l’apologie du capitalisme, de la mondialisation et du libre-échange, toute alternative étant vouée à l’échec. Depuis plusieurs années, le slogan de Tina a été repris en cœur par les investisseurs du monde entier qui en ont fait un véritable mantra pour alimenter la hausse des marchés mondiaux, faute de rendements sur les placements obligataires et les liquidités.

En quoi la fin du phénomène Tina pourrait-elle générer un ouragan pour les marchés-actions?

Le marché obligataire américain a déjà commencé à se faire l’écho des craintes inflationnistes qui découlent de la politique de «reflation» de Trump. La suite dépendra de la politique monétaire de la Fed, mais nous risquons ici de tomber dans un jeu où l’on est perdant quoiqu’il arrive. Je m’explique: si la banque centrale américaine ne procède qu’à une ou deux hausses des taux sur les trois promises, elle va se trouver «en retard sur la courbe» (behind the curve) et les anticipations d’inflation qui résulteront de cette situation vont alimenter la hausse des rendements obligataires américains, alors que si la Fed se place en avance sur la courbe et qu’elle «sur-tue» l’inflation (overkill), ce sont les hausses plus nombreuses que prévu de taux courts qui s’en chargeront.

Quelles sont vos projections?

Au niveau de valorisation élevée du marché américain, nous avons calculé que le seuil de 4.5% pour le rendement des bons du Trésor à 10 ans serait fatidique à la bourse américaine. Certes, nous avons encore de la marge, compte tenu du rendement actuel de 2.38%, mais … n’oublions pas l’exemple de 1987: l’année avait commencé avec un niveau de 7% pour ce même rendement. Neuf mois plus tard, il avait grimpé à plus de 10%, provoquant une chute spectaculaire de la bourse américaine. Et cette hausse incroyable des rendements obligataires dans un laps de temps aussi court… eh bien, c’est à une politique restrictive de la Fed sur fonds de craintes inflationnistes qu’on la doit. Comme quoi … Une hausse trop marquée des rendements obligataires, voilà pour nous le principal risque pour les marchés en 2017.

CV

Michel Girardin - Conseiller économique

Associé chez MacroGuide, Michel Girardin a une longue expérience comme chef-économiste et stratégiste dans le secteur bancaire. Il est conseiller économique indépendant pour la société de Gestion de fortune GADD INFINUM à Genève.

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MacroGuide SARL

MacroGuide SARL fournit du conseil à des sociétés financières et des caisses de pension, en s’appuyant sur des analyses macroéconomiques élaborées en partenariat avec le Geneva Research Finance Institute de l’Université de Genève, où Michel Girardin enseigne la Macro-Finance.

 

 

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