Jim Bianco sur l'économie US

10.11.2015: interview de Jim Bianco, Bianco Research L.L.C, accordé à Nicolette de Joncaire (Agefi) et Edward Karr, American International Club of Geneva, pour Dukascopy TV


Print Friendly and PDF

Pour ou contre la hausse des taux US

L'Agefi, 15.10.2015

Bianco Research. Les résultats économiques ne justifient pas le relèvement des taux. Mais la Fed doit sortir d'une politique perçue comme manipulatrice. 

Il en est question depuis des mois. Juin, septembre et maintenant décembre: la Fed va-t-elle relever son taux directeur? Quand, combien, comment mais d'abord pourquoi? Les chiffres de l'année, emploi mis à part, sont décevants et les bénéfices des entreprises sont plutôt en baisse. Quant aux marchés, ils ne tenaient pas compte d'une hausse des taux jusqu'à très récemment. Entretien à Genève avec Jim Bianco, président de Bianco Research.

Commençons par les chiffres qui sont moins bons qu'espérés. Justifient-ils une hausse des taux?

La progression du PIB en termes réels est faible, l'évolution des dépenses d'une année sur l'autre est décevante, les salaires du secteur privé fléchissent et l'indice des prix pointe à la baisse. Les indices U.S. Citigroup Economic Surprise et U.S. Bloomberg Economic Surprise sont tous deux inférieurs à zéro ce qui reflète des attentes négatives. La situation est similaire à ce qu'elle était en septembre 2012. On la jugeait alors inacceptable. Difficile de justifier un relèvement des taux dans ces conditions.

Mais le taux de chômage est à 5%, son niveau le plus bas depuis 2008.

Certes mais sans tenir compte du taux de participation au marché du travail qui est actuellement à 62,4 alors qu'il dépassait 66 dans les années 2007-2008. Ajusté de la participation, le taux de chômage est plus proche de 7% que de 5%.

Quelles sont les anticipations des marchés en termes de prix?

Depuis quelques jours les prix reflètent une anticipation de relèvement du taux directeur, pour la première fois en 9 ans. Jusque là, les traders ne prenaient aucune hausse en compte dans leurs prix. La fonction de probabilité que la Fed remonte les taux, en utilisant la méthodologie Bloomberg (WIRP), vient de passer à 68%. Au-dessus de 60%, on estime que les marchés anticipent une hausse des taux, au-dessous de 40% qu'ils n'en attendent aucune. Or, la valeur du WIRP était au-dessous de 40% depuis fin septembre jusqu'en fin de semaine dernière mais surtout cet indicateur est en trend baissier continuel depuis juillet. Il faut aussi noter qu'à environ quarante jours  de chaque conférence de presse du FOMC, ce chiffre remonte. Et il est remonté à 38 jours de la prochaine prévue le 16 décembre.   

Quels sont les pronostics de Wall Street?

Un relèvement en décembre et quatre autres en 2016, au total 1,25 à 1,5%. Mais Wall Street avait déjà prévu un relèvement en septembre… qui ne s'est pas avéré.

Les économistes financiers affirment que la Fed ne tient pas compte de l'avis des marchés

Les économistes financiers se trompent souvent. La Fed est extrêmement attentive à l'opinion des marchés. Le marché des actions est un instrument politique. Le sens même de l'assouplissement monétaire est de booster le prix des actifs risqués pour créer un effet de richesse dans l'espoir qu'il stimulera la consommation et relancera l'économie. Bernanke a toujours été parfaitement clair sur ce point. Il écrivait en novembre 2010 que le QE abaisserait les taux hypothécaires pour rendre les logements plus abordables et qu'il stimulerait le cours des actions ce qui restaurerait la confiance et relancerait l'expansion économique. Or chaque fois que la Fed menace le QE, le marché actions s'effondre: 17% à la fin de QE1 et avant l'annonce de QE2, 20% à la fin de QE2 et avant l'opération Twist, 10% à l'annonce de la fin de Twist. Quand il s'est agit de normalisation (tapering), les marchés ont piqué une vraie crise de nerfs suite à laquelle la Fed a retardé le tapering et empilé 500 milliards de dollars supplémentaires sur son bilan. La suggestion d'une levée du taux directeur en août a fait tomber le marché de 10%. Contrairement aux économistes, j'estime que la Fed est hypersensible, voir dépendante, à l'opinion des marchés.

Alors si les données économiques ne le justifient pas et que les marchés sont plutôt hostiles pourquoi envisager de remonter les taux?

D'abord parce que les résultats économiques ne sont pas très bons mais qu'ils ne sont pas mauvais non plus. Ensuite et surtout parce l'assouplissement quantitatif a fait son temps. Les "faucons" de la Fed estiment, sur la base de la théorie du revenu permanent de Milton Friedman, que les choix effectués par les consommateurs sont dictés non par leur richesse ou leur revenu du moment mais par leur estimation de revenu à long terme. Or ils ont des raisons de penser que les consommateurs jugent la hausse actuelle des actifs comme temporaire et artificielle et que c'est pour cela qu'elle n'a pas l'impact économique escompté. Ils en concluent que le QE est une manipulation des marchés dont il faut sortir. Et qu'on ne saura si le QE a vraiment fonctionné qu'en fonction des réactions à une remontée des taux.

La direction de la Fed est donc très divisée.

Oui mais on observe toutefois que les tenants de la manière forte – c'est-à-dire d'une hausse des taux prononcée – deviennent plus circonspects. En décembre 2014, 15 des 17 membres du FOMC étaient partisans de deux hausses en 2015, avec une volonté chez certains de monter le taux jusqu'à 2%. Ils ne sont plus que 6 à l'heure actuelle et les ambitions les plus fortes dépassent à peine 1%.

Craignent-ils aussi une hausse du dollar?

Sans aucun doute. 40% des bénéfices des sociétés du S&P 500 viennent de l'étranger. Une hausse du dollar pourrait être handicapante à un moment où les bénéfices de ces sociétés sont en baisse depuis trois trimestres.

Lorsque l'on parle de hausse des taux, de quel taux s'agit-il?

Le marché des Federal Funds (ndlr fonds déposés par les banques commerciales et autres institutions financières auprès des Réserves fédérales régionales) n'existe pratiquement plus. De plus de 400 milliards de dollars en 2008, il s'est effondré à 50 milliards et représente moins de 1% des actifs des banques commerciales. Relever son taux n'aurait donc aucun effet pas plus que de relever celui sur les excédents de réserve (Excess Reserves). Il serait beaucoup plus efficace de monter les taux des Fixed rate reverse repo (RRP) ainsi que le plafond du programme ce qui relèverait tous les autres taux du marché.  Il s'agit toutefois d'un instrument nouveau – il est né il y a deux ans – et personne ne semble savoir à quel niveau le plafond devrait être établi. Il est actuellement de 300 milliards. Fixé trop bas, il n'aurait pas d'effet, trop haut il pourrait déstabiliser le marché.

 

 



Print Friendly and PDF
 

CV

Jim Bianco

Depuis 1990, Jim Bianco publie des commentaires originaux, voire provocateurs, que des centaines de gestionnaires et de traders se partagent. Ces commentaires sont largement dédiés aux marchés de taux mais il s'intéresse également aux matières premières, aux actions, à la règlementation et au total return des marchés actions et obligations. Les opinions de Jim Bianco sont fréquemment reprises par les grands médias écrits (Wall Street Journal, New York Times, Forbes, Fortune, Euromoney), les agences (Dow Jones, Reuters) et les chaines de télévision (CNBC, CNN, Bloomberg, Fox). Avant de fonder Bianco Research, Jim Bianco a passé cinq ans dans la banque d'investissement, notamment chez UBS, First Boston et Shearson Lehman Brothers. Jim Bianco a la qualification d'expert ès techniques des marchés (Chartered Market Technician) et est membre de l'Association des techniciens de marchés (Market Technicians Association).

Company Key facts

Bianco Research L.L.C

Bianco Research L.L.C fait partie du groupe Arbor Research & Trading, une société de recherche et de courtage institutionnelle fondée en 1988. Le groupe offre des services basés sur la technologie à bon nombre des institutions les plus influentes du monde. Il fournit une recherche innovante à travers une large gamme d'obligations, d'actions, de devises et de produits de base. Sa salle des marchés propose une exécution de haute qualité sur la plupart des classes d'actifs. Arbor Analyse quantitative (AQA) offre un ensemble d'outils quantitatifs exclusifs pour mesurer la dynamique du marché et évaluer la persistance des tendances.

Télécharger la page en PDF

 

Autres articles associés

Regard pessimiste sur l’économie US (22.05.2015

...