Alain Barbezat de la BCV sur la démographie chinoise

14.10.2015: interview d'Alain Barbezat, Banque Cantonale Vaudoise (BCV), accordé à Nicolette de Joncaire (Agefi) pour Dukascopy TV


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La Chine perd ​​son grand atout économique

L'Agefi, 15.10.2015

Le succès de la Chine a été bâti sur un excédent de travailleurs prêts à œuvrer pour des salaires inférieurs à la concurrence étrangère. Epoque révolue.

Alain Barbezat*

L'économie chinoise ralentit et le débat fait rage quant à savoir si le pays se dirige vers un atterrissage en catastrophe ou si le ralentissement va se stabiliser et permettre un atterrissage en douceur. Quelle que soit l’issue de ce débat, un retour aux taux de croissance à deux chiffres des années passées est peu probable. Les évolutions démographiques sont quasi synonymes de destinée et la Chine fait face à deux trajectoires imparables.

Peu d'analystes financiers se soucient d'évolution démographique. Elle est pourtant l'un des moteurs économiques clés. Lentement, implacablement et puissamment.

Le succès de la Chine a été bâti en grande partie grâce à un excédent de travailleurs prêts à oeuvrer pour des salaires inférieurs à la concurrence étrangère ce qui a permis aux usines chinoises de produire moins cher que le reste du monde.

Malheureusement pour la Chine, sa  population est sur ​​le point de culminer puis de diminuer rapidement. Les économistes estiment que la population chinoise «du troisième âge» (plus de 65 ans) augmentera de 60% d’ici 2020, alors même que la population active (15-64 ans) diminuera de près de 35%. Ce changement démographique sans précédent présente de sérieux défis pour la santé économique de la nation.

Un bouleversement économique est, à ce point, inévitable, même si le gouvernement chinois renversait la politique de l'enfant unique aujourd'hui. Pourquoi? Parce que ceux qui constitueront la population en âge de travailler dans les années 2020 à 2030 sont déjà nés et que la taille de ce sous-ensemble particulier ne peut augmenter.

Moins de personnes ne signifie pas nécessairement moins de puissance, mais une diminution de la population exige que le leadership du pays surmonte les tendances démographiques plutôt qu'être mené par elles, comme il l'est depuis la fondation de la République populaire en 1949.

L’accélération du déclin démographique, mis en mouvement par la politique de l'enfant unique instaurée il y a plusieurs décennies, est déjà évident. L’application rigoureuse par Beijing de cette mesure a créé des anomalies qui ont déjà défiguré la société et, en toute probabilité, vont continuer à le faire sur des générations.

La main-d'œuvre disponible se réduit rapidement. Le nombre de Chinois en âge de travailler a diminué pour la première fois en 2010, selon certains des plus grands démographes du pays, ou en 2012, selon le Bureau national de la statistique. Pourtant, à la fin de la dernière décennie, Pékin avait prédit que le point d’inflexion ne serait pas atteint avant 2016.

Cette évolution est le résultat d’une chute vertigineuse de la fertilité. La Chine affichait un taux de fécondité (nombre de naissances par femme durant leur vie) de 5,9 au début des années 1970. Aujourd'hui, les sources officielles revendiquent un taux "entre 1,5 et 1,6." En réalité, il serait plus proche du niveau "dangereusement bas" de 1,4, selon Lu Yang de l'Académie chinoise des sciences sociales.

Quoiqu’il en soit, la Chine est maintenant bien en-deçà du taux de 2,1, nécessaire au maintien d'une population stable, et chaque jour la Chine ressemble de plus en plus à l'Europe occidentale.

Ce déficit de fertilité est aggravé par la pénurie croissante de femmes. En raison de la politique de l'enfant unique et d’une polarisation sociale en faveur des enfants de sexe masculin, le pays a probablement le rapport de genres le plus biaisé du monde à la naissance, soit 118 garçons pour 100 filles en 2010 (le rapport naturel est de 105 naissances mâles pour 100 naissances femelles et il dépasse rarement un ratio de 106/100).

En Chine, cela se traduit par 66 millions de femmes «manquantes», soit environ 10% de la population féminine. En raison d’une série d'autres facteurs démographiques, cette disparité devrait s’amplifier. Une projection de Christophe Guilmoto de l'Institut de recherche pour le développement, un organisme de réflexion français, projette qu’à son paroxysme, entre 2050 et 2054, le rapport entre hommes et femmes célibataires serait de 186/100.

Les dirigeants chinois ont créé cette situation de toute pièce en oscillant d'une politique démographique à l'autre. Mao, le fondateur de la République populaire, voulait le plus de Chinois possible. Mais ses politiques pro-croissance radicales étaient intenables, et vers la fin de sa vie les technocrates de Beijing ont promulgué la politique du "wan, xi, shao" (littéralement: " mariage tardif, naissances peu rapprochées et peu nombreuses") pour limiter la croissance de la population.

Ces efforts généralement efficaces comme l’atteste le recul de moitié de la natalité en moins d'une décennie ne satisfaisaient toutefois pas le successeur de Mao, Deng Xiaoping. Dès sa prise de pouvoir, entre 1979 et 1980, il fit déployer la politique de l'enfant unique, souvent considérée comme l’expérience sociale la plus draconienne au monde.

Les dirigeants chinois se félicitent de cette politique qui a "évité" 400 millions de naissances. Il est cependant clair que son implémentation rigoureuse a créé un terrible déséquilibre entre sexes.

Il faut toutefois noter que d'autres pays ont atteint des baisses similaires de la fécondité sur la même période. Là, ce sont les avantages du développement économique qui ont joué un rôle crucial, y compris l’amélioration des soins de santé et le recul important des taux de mortalité infantile qui conduit les couples à concevoir moins d'enfants pour assurer leur descendance. Dans ces cas de figure, les contrôles coercitifs n’ont joué aucun rôle. Les pays qui ont simplifié l’accès aux contraceptifs (Thaïlande et Indonésie, par exemple) ont fait autant pour réduire la fécondité que la Chine avec ses politiques draconiennes. Taiwan a enregistré une baisse du taux égale à la Chine, sans politique de contrôle de la fertilité.

Effrayés par les tendances démographiques qu’ils estiment avoir eux-mêmes engendrées, les dirigeants chinois ont initié un assouplissement graduel de la politique de l’enfant unique. Cet assouplissement est trop timide et certainement trop tardif pour éviter une crise désormais inévitable. Si certains estiment que la démographie n’est pas synonyme de destin, les tendances démographiques définissent néanmoins le domaine du possible et seront, dans ce cas, impitoyables

Semblable à la Chine, les programmes de planification familiale en Corée du Sud ont contribué à la baisse dramatique de la fécondité du pays. Reflétant la baisse rapide du taux de fécondité et l’augmentation sensible de l'espérance de vie, la Corée a affiché des changements démographiques plus extrêmes que d’autres autres pays aux développements économiques similaires, ce qui tendrait à prouver que les politiques répressives ont effectivement des répercussions aggravantes sur la tendance de base.

Dans le cadre de sa planification économique globale, le gouvernement a lancé son propre programme de planification familiale en 1962 avant de le renforcer à partir de 1982. Bien qu'il ait aboli la planification familiale en 1996, après avoir atteint un taux de fertilité de 1,58, ce dernier a continué à chuter inexorablement jusqu’en 2005 pour atteindre le niveau de 1,08, un record mondial. Le gouvernement a alors élaboré une nouvelle politique nataliste visant un taux de fécondité de 1,6 (moyenne de l'OCDE) d’ici 2020. Cependant, même si le taux de fécondité (TF) est maintenant remonté à 1,3, il n’en demeure pas moins au niveau le plus bas de l'OCDE.

Au vu des similarités entre Corée du Sud et Chine en termes de développements sociaux et économiques, l'assouplissement de la politique chinoise de l'enfant unique pourrait ne pas conduire à un renversement significatif du taux de fécondité.

D'autres dynamiques démographiques simultanées sont la fin prochaine de l'exode rural vers les villes et le vieillissement de la population, comme l'a souligné un récent article du Financial Times.

Dans sa phase de développement, le taux de croissance d’un pays est suralimenté par le transfert d’une partie de la population des zones agricoles à faible productivité vers les villes et leurs activités à plus haute productivité. La fin de cette migration provoque ce que les démographes appellent le «tournant de Lewis». La large réserve de main-d'œuvre rurale en Chine a joué un rôle clé dans le maintien d’une faible inflation et dans le soutien d'un modèle de croissance extensive. À bien des égards, le développement économique de la Chine fait écho au modèle de sir Arthur Lewis, qui fait valoir que, dans une économie dotée d’un excédent de main-d'œuvre dans un secteur à faible productivité (en l’occurrence l’agriculture), les hausses salariales du secteur industriel sont limitées par les salaires de l'agriculture, puisque la main-d’œuvre se déplace des campagnes vers l'industrie. Une fois le surplus de main-d’œuvre agricole épuisé, les salaires industriels augmentent plus rapidement, les profits se contractent dans l’industrie et l'investissement diminue. À cet instant précis, l'économie atteint le tournant de Lewis (Lewis turning point). L'assemblage de ce tournant et d'une population grisonnante ne laisse aucun doute sur le potentiel de croissance de l'économie chinoise qui chutera de manière notable.

Le taux de croissance potentiel d’une économie est déterminé par  trois facteurs: le travail, le capital et la productivité multifactorielle. La politique de l'enfant unique a un impact direct sur ​​deux de ces trois facteurs en réduisant l'offre de travail et en diminuant, par inadvertance, le ratio de la population en âge de travailler en faveur de la population âgée. La population vieillissant sans renouvellement adéquat, la productivité totale des facteurs baissera inéluctablement.

Nous ne pouvons que spéculer sur l’état d'esprit futur du peuple chinois et de ses dirigeants. Mais une chose est claire: l’implantation implacable de la politique de l'enfant unique a créé les tendances démographiques les plus exceptionnelles de l’histoire en l'absence de guerre ou d’épidémie. Au-delà des conséquences internes, il ne fait aucun doute que cette politique affectera également les politiques extérieures du pays de façon dramatique. À ce stade, cependant, nous ne savons pas au juste dans quelle direction.

Il y a aussi des changements démographiques rapides le long des frontières de la Chine. L’Asie du Nord dans son intégralité se dirige littéralement vers une «spirale de la mort», un terme appliqué au Japon mais bientôt applicable à une grande partie du reste de la région. La faible fertilité japonaise (le pays a un TF de 1,4) est égalée par la Corée du Sud (1,3) et Taïwan (1,1). Hong Kong et Macao, les deux régions administratives spéciales chinoises, affichent un TF de 1,2 et 0,9, respectivement. Le Japon, même avec un TF légèrement plus élevé, est plus avancé sur la courbe démographique que ses voisins. En 2050, les Japonais vont vivre dans «la société la plus âgée que le monde ait jamais connu», mais les pays voisins ne seront pas loin derrière. Ils se dirigent ensemble vers des effondrements démographiques quasi simultanés sans précédent historique.

Les capitaux circulent de plus en plus des pays riches du nord (la Chine, le Japon, la Corée et Taiwan) vers leurs voisins du sud (Inde, Indonésie, le Mékong et les Philippines) où la main d’œuvre est abondante et l’émergence d’une classe moyenne n’est qu'à son stade primaire. Ce transfert de capital renforce la résilience de la croissance dans l'ASEAN.

Cette recherche de nouveaux marchés par les capitaux du nord-asiatique dans les pays du sud sera une thématique majeure à moyen et long terme. Le grand développement économique des années à venir sera le rapprochement de l’Asie du Nord, forte de ses richesses monétaires et du réservoir de main d’œuvre des pays de l’ASEAN et de l’Inde.  Afin de tirer parti de coûts de production inférieurs mais, aussi et surtout, afin de participer à l’augmentation de la demande intérieure qui est d’ores et déjà en train d’émerger au sud.

Ce développement ne sera pas simplement une histoire d'entrepreneurs d'Asie du Nord s’exportant vers le sud pour trouver le prochain centre de fabrication à moindres coûts. L'amplitude future des marchés domestiques du sud, qui ne feront que croître en pouvoir d’achat, est la principale raison pour s’y implanter d’après une étude récente de la banque de développement japonaise (Development Bank of Japan) auprès des entreprises japonaises.

L’Asie du Nord utilise donc ses excédents d'épargne pour investir dans le sud et il n'existe aucun autre continent au monde qui présente les mêmes opportunités. Ce sera la grande histoire économique de cette prochaine décennie.

* Investment Strategist Marchés Emergents Globaux, Banque Cantonale Vaudoise



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CV

Alain Barbezat

Alain Barbezat est responsable de la gestion des marchés émergents mondiaux, en charge de la stratégie d’investissement sur cette classe d’actifs,  de la sélection des valeurs et du positionnement des portefeuilles. Au bénéfice de 30 ans d’expérience dans la gestion des pays émergents, il a rejoint la BCV en 2013 afin de reprendre la gestion de trois fonds d’investissement sur cette classe d’actifs. Il a travaillé pour diverses banques privées de la place genevoise de 1986 à 2000 avant de partir à Hong Kong où il a créé une société de gestion et géré un hedge fund. En 2010 il a rejoint une firme de «Private Equity» spécialisée dans les investissements agricoles, spécialement dans les pays en voie de développement.

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Banque Cantonale Vaudoise (BCV)

Fondée en 1845, la BCV est incontournable dans la vie économique du canton de Vaud. Elle propose ses services et produits aux particuliers, entreprises et institutionnels. En 2014, ses revenus étaient de CHF 993 millions, son bénéfice net de CHF 296 millions et sa masse sous gestion de CHF 86,4 milliards.

01-Transformation démographique de la Chine
02-Taux de fertilité en Chine
03-Pyramide des âges chinoise
04-Evolution de la main d'oeuvre en Chine
05-La grande migration chinoise
06-Pyramides des âges - Nord contre Sud

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