Les erreurs de la science économique selon George Gilder

jeudi, 14.04.2016

En exclusivité pour "Agefi Magazine", l’économiste américain, George Gilder, proche du Parti républicain, dénonce un système global devenu fragile et injuste. Donc dangereux.

Grégoire Canlorbe*

George Clider, économiste américain.

Il n’est pas rare d’entendre dire que la faiblesse générale des États-Unis contemporains réside dans ses inégalités croissantes de revenu. Le meilleur indice des classes socio-économiques est désormais la classe socio-économique des parents. Des gens comme les Rockefeller ou la famille de Mitt Romney sont nés parmi les 1% et transmettent cette position sociale à leurs enfants. En d’autres termes, les États-Unis ont une ploutocratie, qu’on le veuille ou non; et cette ploutocratie devrait a minima être assujettie à un taux d’imposition plus fort et à des impôts supérieurs lors du décès (un impôt accru sur la transmission de ses biens à ses enfants). L’Amérique est à son meilleur quand elle peut ouvrir la voie au gamin du ruisseau qui a l’énergie et l’intelligence pour s’en sortir (comme Abraham Lincoln sortit de la pauvreté et de la boue de la ferme de son père, en Illinois).

Que pensez-vous de cette opinion répandue?


George Gilder. - L’opinion répandue est un contresens. L’inégalité n’est pas la question. Dans un marché libre, le capital circule non pas vers ceux qui le dépensent le plus vite, mais vers ceux le plus capables de le faire croître. Il circule vers les offreurs plutôt que vers les demandeurs. Ce qui importe, c’est la mobilité et la créativité. Le magazine Forbes évoque un rythme toujours plus court entre les entrées et les sorties de leur liste des personnalités les plus riches. Cependant, «l’hypertrophie de la finance» au sein de l’économie mondiale, que je décris dans The Scandal of Money, favorise une inégalité accrue non pas du fait du mérite, mais des privilèges administratifs.

Les banques centrales mondiales sont devenues le quatrième pouvoir, ce pouvoir gouvernemental qui centralise l’activité économique et rend le système fragile et injuste. C’est là une menace sérieuse pour le futur du capitalisme. Futiles et sans portée, les échanges monétaires font  désormais soixante-treize fois le volume mondial d’échange de produits et services. Pourtant, cela ne rend en rien la monnaie plus stable que l’activité économique qu’elle est supposée mesurer. Cette distorsion de la monnaie en régime socialiste est la raison principale des inégalités figées dues au pouvoir et aux privilèges et non au savoir ou aux contributions à l’économie.

Je crois que de nouveaux types de monnaie, basés sur la «blockchain» de Bitcoin ou sur l’or, vont prendre forme dans les décennies à venir et ainsi émanciper l’économie mondiale de ses banquiers centraux socialisants. Je crois également que cette hostilité commune envers les inégalités de revenu (et l’incapacité à reconnaître que seules les inégalités de privilège sont illégitimes) est en elle-même le symptôme d’une incompréhension encore plus globale quant à la nature du progrès matériel.

Comme je l’ai démontré dans Richesse et Pauvreté, le progrès matériel est inéluctablement élitiste: il enrichit les riches et accroît leur nombre en exaltant la poignée d’hommes extraordinaires capables de produire la richesse au-dessus des masses démocratiques qui la consomment. Le progrès matériel repose sur l’exploitation des occasions: le génie se découvre lui-même à travers son travail plus que par l’héritage et les tests. Le progrès matériel est difficile: il exige de ses protagonistes de longues années de diligence et de sacrifice, de dévouement et de risque que seule l’espérance de profits exceptionnels, et non le «rendement moyen du capital» peut motiver. Le progrès matériel, même s’il est demandé démocratiquement, emprunte une voie peu démocratique: il exige de consentir des sacrifices qui dépassent l’horizon de la population et souvent même de ses responsables.

George Gilder  est un auteur américain, proche du Parti Républicain et co-fondateur du Discovery Institute. Son best-seller, en 1981, "Richesse et Pauvreté" donne l'image d'une réussite pratique et morale du capitalisme. Il effectue une analyse des racines de la croissance économique et le livre se vend à plus d'un million d'exemplaires. En examinant les problèmes passés, comme l'inflation, la récession et les problèmes urbains des années 1970, il propose des solutions. Il fait valoir la supériorité non seulement la pratique, mais morale du capitalisme sur les systèmes alternatifs. «Le capitalisme commence par donner», a-t-il affirmé, alors que le socialisme du New Deal a créé l'aléa moral. C'est le travail, la famille et la foi qui ont créé la richesse. Inversant les idées pré-conçues, il rappelle que c'est l'entrepreneur qui crée le marché et non l'inverse. Contrairement à ce qu'affirmait Adam Smith pour qui l'étendue du marché détermine l'étendue de la division du travail. La réalité se situe dans l'autre sens. L'étendue de la division du travail, c'est à dire plus judicieusement, la créativité des entrepreneurs, détermine l'étendue du marché.

Ses recherches sur la création de richesses le mènent vers un examen en profondeur des vies des entrepreneurs contemporains, dont le point culminant est une série d’articles et le livre intitulé The Spirit of Enterprise (1986). Racontant la saga de Micron Technology, le livre est revu et republié en 1992. Le fait que beaucoup des entrepreneurs les plus intéressants se trouvaient dans le secteur de la haute technologie mène George Gilder à explorer le sujet en profondeur pendant plusieurs années. Dans son best-seller Microcosm (1989), il explore les racines quantiques des nouvelles technologiques électroniques. Le livre suivant, Life After Television, établit une prophétie du futur des ordinateurs et des télécommunications et un prélude à son livre sur le futur des télécommunications, Telecosm (2000). M. Gilder enchaîne avec la publication de The Silicon Eye (2005) au sujet d’un projet de Caltech qui générera plusieurs sociétés, dont Synaptics. En 2012, il écrit The Israel Test sur les entrepreneurs israéliens et les racines de l’antisémitisme. Sa vidéo YouTube «Do You Pass the Israel Test?» (Réussisez-vous le test d’Israël?) affiche plus de 900.000 vues.

Son projet le plus récent consiste à réinterpréter l’économie à travers la théorie de l’information. En 2013, il publie Knowledge and Power: The Information Theory of Capitalism, qui associe la richesse à la connaissance et la croissance comme processus d’apprentissage et qui a été élu le «livre libertarien de l’année» lors du FreedomFest. Son dernier ouvrage, publié en 2016, s’intitule The Scandal of Money: Why Wall Street Recovers but the Economy Never Does, qui explore les domaines de la monnaie sous l’angle du temps et de la récurrence. Le fondateur de PayPal, Peter Thiel, écrit: «George Gilder démontre que la monnaie est le temps, et le temps est réel. Il est notre meilleur guide dans la résolution de notre problème économique le plus fondamental.»

 

«L’un des problèmes avec la religion organisée», écrivait Hugh Hefner, «est qu’elle a toujours maintenu les femmes dans une position de second ordre. Elles étaient perçues comme les descendantes d’Ève»: quel regard portez-vous sur ces déclarations du fondateur et PDG de Playboy Enterprises?

George Gilder. - Le féminisme condamne les femmes à l’infériorité en les soumettant aux critères de l’accomplissement masculin. Les féministes veulent présenter les femmes comme des victimes, ce qui signifie des inférieures. Hefner célébrait la supériorité du corps des femmes, ce que les féministes décrient. Mais Hefner, en dépit de toutes ses élucubrations pseudo-philosophiques, n’avait pas d’idées tellement plus intéressantes que les vanités du féminisme. Il n’articulait pas, de manière générale, ni ne matérialisait l’esprit véritable du capitalisme.

Dans la mesure où les conservateurs et les socialistes croient tous deux que la demande du consommateur alimente le moteur de la croissance économique, ils s’accordent à voir la permissivité comme une condition favorable à la croissance sous le capitalisme. En réalité, la demande, qu’elle soit cupide ou juste, est impuissante à impulser la croissance sans la création de valeur ajoutée par des producteurs disciplinés, créatifs et essentiellement moraux. Toute la demande effective dépend en dernier ressort de l’offre; le revenu d’une société ne peut pas excéder sa production. La disponibilité des biens désirés ne dépend pas du dévergondage, de la lascivité, du désir et de la licence, mais de l’épargne, du sacrifice, de l’altruisme, de la créativité, de la discipline, de la confiance et de la foi. Dans la mesure où la pornographie et la promiscuité débauchent le capital moral de la société – dans la mesure où ils divertissent les travailleurs et les entrepreneurs de l’effort à long terme pour créer de la valeur ajoutée – ces sources de la «demande» sapent en réalité la croissance économique.

De ce point de vue, la révolution sexuelle incarnée par Hugh Hefner et son magazine retarde clairement le progrès économique et la prospérité. Elle distrait, démoralise, obsède et déprave les hommes et les femmes qui doivent renoncer aux bénéfices à court terme, sacrifier les plaisirs immédiats, s’astreindre à une discipline exigeante et répondre aux besoins et désirs des autres s’ils veulent monter une affaire prospère. Le capitalisme a été sans commune mesure le système économique le plus efficace dans l’histoire du monde parce qu’il est celui qui met à profit et suscite le mieux les efforts et la créativité – la qualité morale et l’énergie productive – des travailleurs et des entrepreneurs qui doivent faire passer les intérêts d’autrui avant leurs propres gratifications.

Une économie capitaliste n’est pas en premier lieu un mécanisme incitatif fondé sur le stimulus et la réponse. Cette théorie a été réfutée en psychologie.

Votre analyse et votre appréciation du capitalisme sont fondées sur une profonde théorie de l’information, récemment synthétisée dans Knowledge and Power. Pourriez-vous nous rappeler et développer les lignes de force de cette vision hautement intégrée de l’information, de la technologie et de l’entrepreneuriat?

George Gilder. - Fondée sur les idées mathématiques de Claude Shannon et Alan Turing, la théorie de l’information est une discipline évolutive qui dépeint les créations et les communications humaines comme des transmissions à travers une chaîne, aussi bien un câble que le monde, en face du pouvoir du bruit, avec pour critère de mesure de l’information produite la quantité de nouveauté ou de «surprise», définie comme «entropie» ou plus joliment comme «connaissance».

Puisque ces créations et ces communications peuvent êtres des stratégies ou des expériences commerciales, la théorie de l’information fournit la fondation pour une approche de l’économie non plus sous l’angle de l’équilibre et de l’ordre mais des surprises entrepreneuriales falsifiables qui génèrent connaissance et richesse. L’entropie est une mesure de surprise, de désordre, d’aléatoire, de bruit, de déséquilibre et de complexité. C’est une mesure de la liberté de choisir. Ses fruits économiques sont la créativité et le profit. Ses opposés sont la prédictibilité, l’ordre, le faible degré de complexité, le déterminisme, l’équilibre et la tyrannie.

Une économie capitaliste n’est pas en premier lieu un mécanisme incitatif fondé sur le stimulus et la réponse. Cette théorie a été réfutée en psychologie; sa survie en économie pétrifie cette science. En lieu et place, le capitalisme est un système d’information dans lequel la richesse vient de la connaissance et la croissance économique vient de l’accumulation du savoir. La hausse des revenus n’est pas issue d’un jeu de carottes et de bâtons mais du développement et de l’application de la connaissance productive.

Les entrepreneurs sont des créateurs, et non de simples fonctions de production. La créativité apporte le déséquilibre et la surprise: et non pas l’ordre. La physique nous dit que la matière se conserve. Ce qui sépare notre âge de l’Âge de Pierre est la croissance de la connaissance à travers la créativité humaine. Dans The Scandal of Money, je cite Cesar Hidalgo du MIT: «Quand une voiture de luxe rentre en collision avec un mur, toute sa valeur est perdue, quoique tous ses atomes et molécules soient préservés. Sa valeur est de l’information. La voiture est de la connaissance.»

L’information dans la théorie de l’information du capitalisme est la surprise – mesurée par l’entropie ou le désordre, les résultats imprévus. Plus la liberté entrepreneuriale est grande: plus l’entropie est élevée et le message riche en information ou en création. Pour permettre des créations à haut degré d’entropie, des structures à faible degré d’entropie telles que le droit et la moralité sont requises, lesquelles ne sont pas spontanées. La théorie de l’information permet et décrit notre monde digital. Il n’y a aucun ordre ou spontanéité à ce sujet. C’est une création des entrepreneurs.

En tant que techno-utopiste revendiqué, quel est votre point de vue sur le transhumanisme, i.e., la croyance selon laquelle l’humanité serait en mesure et aurait la responsabilité d’accéder à des «niveaux supérieurs à travers la technologie avancée»?

George Gilder. - Je ne suis en aucune manière un utopiste. Le futur que je prédisais existe aujourd’hui. Il n’y a rien de nouveau ni de foncièrement intéressant dans le mouvement dit «transhumaniste». De tous temps, les humains ont accédé «à des niveaux supérieurs à travers la technologie avancée». Mais l’idée qu’un ordinateur puisse devenir un esprit conscient et menacer les êtres humains est grotesque.

Composés d’interrupteurs binaires en silicium, les ordinateurs ne peuvent rien connaître, ne sont pas doués de volonté ni conscients d’eux-mêmes, et ne sont pas en rivalité avec les humains pour les ressources. Ils sont inexorablement des machines passives qui complètent les humains comme Peter Thiel l’écrit dans son essai incandescent Zéro à Un. Les humains ne peuvent même pas imaginer construire des machines intelligentes tant qu’ils n’auront pas dépassé les limites de la silicone pour les dispositifs à base de carbone. Nous pouvons commencer de faire certaines tentatives expérimentales avec des matériaux tels que le graphème et les nanotubes de carbone. Il nous faut commencer d’envisager sérieusement L’Âge du Diamant de Neal Stephenson.

Dans la tradition Autrichienne de von Mises, Rothbard et Kirzner, l’entrepreneur est l’agent qui récolte des profits en identifiant et en saisissant les opportunités d’améliorer la coordination des agents économiques dans le contexte de la division du travail. À cet égard, Kirzner décrit la «vigilance» comme la caractéristique fondamentale de l’entrepreneur.  Par exemple, l’entrepreneur peut identifier un différentiel de prix pour un certain produit et par conséquent une opportunité d’arbitrage, ou il peut prévoir une opportunité de spéculation due à un décalage entre le prix présent de ce produit et son prix futur anticipé. Dans les deux cas, son profit découle des services qu’il accomplit en termes d’homogénéisation et de stabilisation des marchés. La vigilance de l’entrepreneur peut aussi détecter une sous-évaluation générale de certains facteurs de production. En louant et en réallouant ces facteurs qui étaient sous-évalués et sous-capitalisés, il peut gagner davantage que le taux d’intérêt en vigueur. En transférant ces facteurs des processus de production où la valeur actualisée du produit marginal est moindre vers les branches où la VAPM est plus élevée, il permet un usage plus productif de ces facteurs, ce qui est récompensé par son profit.  L’entrepreneur peut enfin guetter la demande pour un produit qui n’a pas été manufacturé jusqu’à présent. Il peut alors décider d’offrir lui-même ce nouveau produit et engranger par conséquent un profit d’innovation.

En résumé, l’entrepreneur a un rôle à jouer dans la coopération économique en raison de l’ignorance et des erreurs de la part des autres agents, exhibées par la structure des prix. Dans sa quête du profit monétaire, il remédie constamment à ces imperfections et ajuste la coopération économique  en direction d’un état plus optimal. Tenez-vous cette analyse pour pertinente?

George Gilder. - La créativité entrepreneuriale est réelle et absolue. Les êtres humains sont créatifs à l’image de leur créateur. Contrairement à ce que les économistes Autrichiens tendent à affirmer, l’entrepreneuriat n’est pas simplement arbitrage, recherche d’opportunités et autres activités dérivées. Peter Thiel écrit: «Les êtres humains ne décident pas ce qu’ils veulent construire en choisissant parmi un certain catalogue cosmique d’options données à l’avance; au lieu de cela, en créant de nouvelles technologies, nous réécrivons le plan du monde.»

Dans la vision Autrichienne, les capitalistes tendent à être des détecteurs d’opportunités préexistantes: l’étendue de ces opportunités d’échange détermine l’éventail possible de la division du travail. En d’autres termes, le degré de la division du travail dépend de l’étendue du marché. À mes yeux, il n’y a pas de marché sans les entrepreneurs qui le créent et l’étendent.

De nos jours, le dédain pour les hommes d’affaires est à peine moins commun parmi les penseurs de la droite que ceux de la gauche. Pour les socialistes, cependant, cette attitude ne pose aucun problème. Ils peuvent, la conscience tranquille, dénoncer l’entreprise privée et appeler de leurs vœux la dissolution de la bourgeoisie. Mais cette solution ne fonctionne pas pour les théoriciens conservateurs, libéraux et libertariens qui comprennent les avantages du capitalisme pour la production de la richesse et pour la promotion de la liberté et de la démocratie. Bien que le penseur conservateur ne soit vis-à-vis des capitalistes guère plus respectueux que ne le sont les socialistes – considérant les hommes d’affaires tour à tour comme vulgaires, égocentriques, ringards, mal dégrossis, terre-à-terre, amoraux, et sans le moindre intérêt par rapport aux intellectuels – l’idéologie conservatrice requiert qu’il soit favorable aux affaires. Ce conflit pose un véritable problème pour la pensée conservatrice. Le dilemme fut résolu, cependant, au tout début de la révolution industrielle par le penseur de référence de l’économie libérale classique.

En l’année 1776 de notre ère, Adam Smith inventa la théorie économique et la philosophie du commerce qui gouvernent l’imagination moderne, y laissant l’empreinte des images indélébiles de la production de masse dans une fabrique d’épingles, des avantages comparatifs dans le commerce international, et d’une «distribution» omniprésente de biens et revenus découlant de la «division du travail» de plus en plus élaborée. La Richesse des Nations dépeint la société (envisagée sous l’angle macroéconomique) comme une «Grande Machine» dans laquelle chaque rouage de chaque équipement, gouverné par une «main invisible», fonctionne parfaitement dans le temps et dans l’espace, aussi finement et aussi sûrement que la gravité de Newton. Il y avait des entrepreneurs, très certainement, mais ils se «réunissaient rarement» si la conversation ne finissait pas en «une conspiration contre le public, ou une certaine trouvaille pour augmenter les prix.»

Adam Smith était à la fois un intellectuel qui partageait tous les préjugés typiques contre la classe des hommes d’affaires et un conservateur libertarien qui connaissait la valeur de la liberté et de l’entreprise. Sa solution fut de situer la source de la richesse non dans les activités créatives des hommes d’affaires mais dans la «main invisible» du marché. La machine de Smith n’était pas gouvernée par des entrepreneurs inspirés et turbulents ou des hommes d’affaires à l’imagination fiévreuse, mais une forme grossière de homo economicus, un agent maximisant son utilité, calculant les gains et les pertes, galvanisé par des incitations à servir son intérêt personnel magnifié. L’erreur de Smith était de fonder sa théorie sur le mécanisme des échanges marchands eux-mêmes plutôt que sur l’activité entrepreneuriale qui les rend possibles et impulse leur croissance.

Au final, Smith fut le plus grand défenseur de la libre entreprise, des systèmes ouverts et du commerce désentravé entre des peuples libres. Mais dans son système tout comme dans la théorie Autrichienne postérieure, la création entrepreneuriale est subsumée sous la rubrique de «la division du travail» – l’étendue de laquelle, estimait-il, «est déterminée par l’étendue du marché». Qu’il n’y ait pas de marché sans entrepreneurs demeura inaperçu au cours des deux siècles qui suivirent les travaux de Smith. Même le titan Autrichien Friedrich Hayek le manqua de vue dans sa défense des marchés libres après la Seconde Guerre Mondiale. Parmi les partisans des marchés libres, «l’ordre spontané» de Hayek – dans la lignée de la»Grande Machine» de Smith – reste l’image prédominante de l’organisation économique.

La qualité du leadership politique est cruciale pour le développement et la défense des marchés. Et il n’y a rien de spontané à ce sujet.

Au milieu de tout cet ordre spontané et équilibre économique, cependant, les entrepreneurs et leurs créations continuèrent de s’imposer de manière perturbatrice. En commençant par Smith, les économistes reconnaissaient leur importance. Mais presque chaque économiste de premier plan, de Smith à Sigmund Sismondi, de Max Weber à Karl Marx, de Joseph Schumpeter à Frank Knight, de John Kenneth Galbraith à Paul Samuelson – ami ou ennemi du marché libre – prédit l’épuisement et la disparition du rôle entrepreneurial. Les entrepreneurs pourraient avoir leur jour de chance et acquérir gloire et renommée de temps à autre, mais avec le développement croissant du marché (permis par les accords de libre-échange) et la division du travail en extension permanente (entraînée par l’expansion du marché), l’entrepreneur finirait par s’éclipser. Les opérateurs dominants du marché seraient des institutions géantes que la politique et l’expertise scientifique renforceraient, et qui seraient vraisemblablement «trop gros pour faire faillite» et trop puissants pour être défiés.

Le capitalisme évoluerait, même de l’avis de ses partisans, vers un «état stationnaire» où l’abondance règnerait, éclipsant le rôle des entrepreneurs individuels qui réalisent des profits à partir de la rareté. Les théoriciens plus modernes trouvent les bords rugueux de la libre entreprise intolérables à la lumière de la fragilité de l’environnement. Tous ces économistes considèrent le leadership entrepreneurial comme un stade transitoire et superflu du capitalisme, prêt à être supplanté par des régimes hiérarchiques d’expertise et de spécialisation. À un moment donné, croient-ils, les surprises s’arrêteront.

Dans le même état d’esprit, une autre idée fausse des versions populaires de la théorie libertarienne et Autrichienne est que l’ordre politique peut être spontané – que le capitalisme peut prospérer en anarchie. Mais au centre du modèle Autrichien se trouve le pouvoir des prix pour signaler les conditions économiques. Sans la validation effective des droits de propriété et des contrats par le gouvernement et sa prise en charge de la défense et d’un système monétaire, le support se charge de bruit. La théorie de l’information définit l’entropie comme la liberté de choix et la surprise. Elle est intrinsèquement libertarienne dans ses implications. Mais elle ne présuppose pas l’anarchie libertarienne. Les codes légaux et les pratiques morales ne naissent pas spontanément de l’interaction du marché ou des conflits entre les égoïsmes individuels. Le progrès de la loi et de l’ordre ne naît pas d’un processus Darwinien de sélection naturelle parmi des mutations aléatoires. Il est achevé à travers un combat héroïque pour développer les institutions civilisées et les défendre. Les bâtisseurs de ces institutions sont des leaders politiques ou intellectuels. La qualité du leadership politique est cruciale pour le développement et la défense des marchés, et il n’y a rien de spontané à ce sujet.

Ladite «loi de Say», en fait un argument cumulatif de Jean-Baptiste Say, James Mill et David Ricardo, est la proposition au cœur à la fois de l’économie classique et de «l’économie de l’offre» contemporaine. Elle affirme axiomatiquement que la vente de biens et services sur le marché génère un revenu qui est la source de la demande pour d’autres biens et services. Elle en infère que la surproduction (ou la déficience de la demande) ne peut pas être une cause de récession. En d’autres termes, étant donné que c’est la production qui crée la demande pour la production, l’échec apparent de la demande, qui est la manière dont la récession est perçue par Keynes et ses adeptes, est en fait due à des problèmes du côté de l’offre.

En tant que célèbre partisan de la loi de Say et important acteur de son renouveau via «l’économie de l’offre», pourriez-vous donner votre point de vue sur la crise de 2008? De quelle manière notre récession actuelle illustre-t-elle la loi de Say plutôt que l’analyse Keynésienne?

George Gilder. - À mon humble avis, les crises financières sont intrinsèques au capitalisme et constituent une clef de son succès. Il est crucial d’y remédier sans dévoyer le capitalisme.

En envisageant le capitalisme comme un système d’information, il est facile de voir sa fragilité. Les gens veulent de la monnaie – en anglais currency qui vient du mot latin currens, “courant” – et ils en veulent maintenant, pour acheter un burger, un grand café latte, un iPhone, une connexion à large bande passante, un plein d’essence, une voiture ou une maison. Ils veulent de la liquidité, qui vient de leurs dépôts bancaires, leurs chèques et leurs cartes de crédit. Ils ne veulent pas qu’on leur pose des questions au-delà de celles nécessaires pour établir leur identité. S’ils souhaitent éviter le problème de l’identité, ils utilisent des espèces, qui sont complètement dénuées de toute information. Pendant ce temps, la valeur de leur monnaie est entièrement créée à travers des activités productives du côté de l’offre. Contrairement à ce que Paul Krugman vous dira, c’est l’offre de biens et de services qui crée toute cette demande – conformément à la loi des débouchés, comme vous le spécifiez.

Du côté de l’offre, les agendas sont radicalement différents. Les producteurs de ces biens et de la richesse qui y est relative doivent développer des compétences spécifiques et déployer du capital sur plusieurs années afin de rendre ces biens disponibles. Le temps de parvenir aux marchés peut prendre plusieurs dizaines d’années. L’iPhone d’Apple est plein de micro-puces Qualcomm manufacturées dans une usine de fabrication de plaquettes dont la construction et l’équipement requièrent cinq années. Les puces sont le produit d’un processus de manufacture comprenant sept-cent étapes et s’étendant sur plusieurs mois, conçu, testé et débuggé par des ingénieurs pendant une période d’au moins quatre ans. Durant tout ce temps, très peu voire rien n’est “liquide.” Le capital est scellé dans le ciment, l’acier, le silicone, les systèmes chimiques, l’équipement de photolithographie, les lignes de fibre optique, l’immobilier, le transport de fret aérien et des ingénieurs et cadres formés à haut prix dans des entreprises autour du globe.

Les banques et les institutions financières comblent le fossé énorme entre l’immédiateté aveugle de la demande et la délibération, le délai et la densité de l’information de l‘offre; entre les cycles transactionnels et les cycles économiques. La plupart du temps, elles accomplissent ce tour de prestidigitation merveilleusement bien, mais pas toujours. À ce sujet, ce qui s’est passé en 2008 n’était pas la disruption conventionnelle des flux circulaires macroéconomiques, mais une inadéquation aiguë de l’information entre la monnaie à court terme à faible valeur d’entropie, ce qui exclut toute surprise transactionnelle, et la recherche de profits à long terme à haute valeur d’entropie dans les actifs derrière tout ce processus.

Dans Wealth and Poverty, je résumé ce type d’inadéquation en des termes plus poétiques: “Peut-être le secret de base du succès du capitalisme réside-t-il dans son habileté à convertir la recherche de la sécurité, matérialisée par l’épargne, en la capacité entrepreneuriale de miser sur le futur. Les marchés financiers (principalement via les banques de toutes sortes) articulent cette alchimie cruciale, transformant la peur en croissance, la prudence en créativité, la timidité en entrepreneuriat et le désir de se conserver en une capacité de bâtir et d’innover. C’est une industrie-clef du capitalisme, transformant le matériau brut abondant de l’anxiété vis-à-vis du futur en de rares actifs de foi en l’avenir et fournissant les unités productives à cette fin. Un de ces deux rôles est tenu principalement par une élite d’hommes d’affaires, l’autre par des millions d’épargnants, mais ces deux impulsions au cœur du capitalisme se trouvent intimement liées l’une à l’autre; elles sont la systole et la diastole de la production des richesses et de la circulation des revenus.”

Une crise financière est un infarctus sévère dans le processus vital d’intermédiation entre les impulsions inadéquates au cœur de l’économie. L’inadéquation est inhérente à toutes les économies et est d’autant plus aiguë lorsque la prise de risques entrepreneuriale est la plus débridée. Cette entreprise de fuite creuse le fossé entre les créateurs audacieux et les épargnants peureux qui leur fournissent les fonds. Les gens se mettent à douter de la fiabilité des ponts financiers entre les deux impulsions de la croissance et de la solidité des banques et autres institutions financières.

Les économies fondées sur la monnaie reposent sur une structure d’information particulière. À la base – dans la «couche physique», telle que définie par la théorie de l’information – la transparence est de mise et l’information est dense et spécifique. Ici, la dette est fondée sur de l’information détaillée. L’originateur d’un prêt hypothécaire, d’un prêt auto, d’un crédit de caisse à une entreprise, de capital à risque, d’investissements en tant que business angel ou de dette titrisée sur cartes de crédit, connaît les caractéristiques détaillées de l’achat, l’historique de crédit de l’emprunteur ainsi que la valeur et le recouvrement potentiel des biens acquis et autres actifs collatéralisés. À ce niveau, l’information est dense mais la liquidité est faible; recouvrer l’argent implique des procédures compliquées et coûteuses telles que la saisie, la faillite ou l’exercice de nantissement.

Lorsqu’on remonte la pyramide économique à travers l’intermédiation financière des banques et autres institutions, nous perdons de l’information spécifique et gagnons en liquidité. Au contraire de l’eau qui devient transparente quand elle se liquéfie, les instruments financiers deviennent plus opaques lorsqu’ils deviennent liquides comme la monnaie. C’est n’est pas un défaut de la monnaie et des dépôts à vue; c’est leur caractéristique essentielle. L’histoire de l’argent qui se trouve dans votre poche – la source ultime de sa valeur – vous est inconnue. C’est la raison pour laquelle la monnaie et les dépôts peuvent être utilisés partout à toutes fins légales, voire même illégales. Si vous deviez faire la preuve de la valeur de votre argent, il ne serait pas liquide. Cela prendrait des heures, voire des jours, pour négocier même une simple transaction.

Créer de la liquidité – faire de l’argent à valeur entropique nulle à partir d’investissements à haute valeur entropique – est le travail de l’intermédiation financière. Le produit des banques est la dette. Elles ne la produisent pas à partir de rien, comme beaucoup de critiques de la banque à réserve fractionnaire semblent le croire. En fait, les banques ont une tendance à l’avarice. Derrière tout prêt qu’elles octroient, il y a un gage. Un actif collatéral tangible est adossé à toute dette. En garantissant la valeur de la dette au pair, les banques en enlèvent l’information et l’entropie. Le trait essentiel de la monnaie et des dépôts est l’absence de surprise. Avec de la monnaie sans surprise, une économie peut soutenir des milliards de transactions quotidiennes et les entrepreneurs peuvent planifier des années à l’avance.

La finalité des banques est de retirer l’entropie de la dette afin de produire de la monnaie. La monnaie transparente est un oxymore. Les crises financières puisent leurs racines dans cette différence fondamentale entre l’offre et la demande de l’économie. La demande – le volet monétaire en fait – est quasiment vide de toute information; l’offre en est remplie. La distinction vient de la différence entre les cycles économiques et les mégacycles transactionnels, entre le timing de marché d’un projet d’investissement et la vélocité de la monnaie. L’investissement réel, qui est à long terme, spécifique et à haute valeur entropique, est inexorablement en conflit avec la consommation et les demandes de liquidités à des fins transactionnelles, qui sont elles à court terme et idéalement à valeur entropique nulle.

Le problème n’est pas de savoir si le gouvernement devrait agir en cas de crise. Dans l’histoire du capitalisme, il y a eu très peu de cas de bank runs ou paniques bancaires au cours desquels le gouvernement est resté passif et a autorisé la faillite du système financier. Quand la monnaie et la banque sont exposées au monde, les autorités se précipiteront toujours pour couvrir leur exposition. Quand l’inadéquation des durations entre la liquidité monétaire et les prêts à long terme est révélée lors d’une crise, le gouvernement arbitre toujours la crise avec des fériés bancaires, des moratoires, des délais et autres mesures afin de réajuster les différences de phase entre l’épargne et l’investissement, entre la peur et la confiance. Avant la création de la Federal Reserve en 1914, un système de compensation avait été créé afin de coordonner l’action collective des banques. Mais même ce système s’est avéré incapable de gérer les bank runs à répétition pendant cette période sans l’intervention d’un deus ex machina tel que J.P. Morgan. Depuis la création de la Fed (après que Morgan en a été fatigué ou désabusé), la fréquence des crises a diminué. La garantie des dépôts a rendu les comptes bancaires moins opaques et la monnaie plus robuste. La Fed est souvent parvenue à tempérer les crises et prendre le temps de réconcilier les distorsions de phase entre la monnaie et l’investissement dans le système capitaliste.

Ce qui était différent en 2008 c’est que tous les politiques ont cédé à la panique. Les efforts pour faire le tri entre les mauvais investissements et les valeurs solides dans ce brouillard pendant la crise sont devenus des efforts pour déchiffrer les intentions hautement entropiques des gouvernants et officiels, ces derniers sauvant arbitrairement une entreprise pendant qu’ils en laissaient tomber une autre. La Fed elle-même était prise dans ce processus. La production de monnaie est devenue politisée et à haute valeur d’entropie; et l’horizon de l’économie s’est assombri. En conséquence, quelques 30 à 40% des bénéfices économiques des années 2000 ne sont pas venus d’investissements productifs et de risques entrepreneuriaux mais de jeux à somme nulle faits d’investissements spéculatifs et de transferts de risques. La dette publique, selon le principe corollaire de Parkinson, a grossi afin d’absorber et freiner les autres moyens financiers.

Le gouvernement a commencé à accorder des garanties sur tout – les prêts hypothécaires, les dépôts, les retraites, le soins de santé, les conglomérats industriels, les banques systémiques, les fermes solaires, les prêts aux PME, les propriété à front de mer, les prix du blé, les frais scolaires, les éoliennes et les éviers de cuisine – sauf sur la valeur de sa monnaie, ce qui est son job depuis Alexander Hamilton. Pendant ce temps, l’innovation s’est concentrée sur un bouillon infect de réseaux sociaux et de produits dérivés financiers. Peu d’attention a été accordée à la couche physique sous-jacente. Les physiciens ont commencé à gagner bien plus d’argent dans la finance que dans la physique des créations entrepreneuriales.

Se pourrait-il que la cause fondamentale de la crise soit que parmi les structures du capitalisme, le système monétaire lui seul soit en manque d’une couche physique à faible valeur d’entropie? Au travers des siècles d’histoire monétaire, le remède à la monnaie instable a toujours été l’or. Les critiques qui prétendent que le standard or a été éclipsé par un standard d’informations fondé sur Internet ne saisissent pas l’essence de la théorie de l’information qui mesure le contenu informationnel d’un message à ses «nouveautés» (exprimées sous format digital comme des bits inattendus ou de l’entropie). Il faut un véhicule à faible valeur entropique pour porter un message riche en nouveautés et à haute valeur entropique.

Les 130.000 tonnes métriques d’or qui ont été extraites du sol sur toute l’histoire de l’humanité représentent le relais suprême à faible valeur d’entropie pour les bonnes surprises du capitalisme. Sans l’or en tant que guide, les marchés des monnaies sont soumis à la forte entropie politique. Ils ressemblent à un système de communication sans relais prévisible  permettant d’effectuer la distinction entre l’information et le bruit parasite dans la ligne. De tels marchés à libre cotation manquent de moyens objectifs pour différencier les nouveautés (le changement dans les conditions économiques et les prix) du «bruit de fond» des flux monétaires. La source principale de la nouvelle richesse financière dans un tel système est l’exploitation des fluctuations du bruit monétaire par des entrepreneurs de l’ignorance.

La monnaie est l’expression de services productifs rendus, mais par définition elle est distincte des services qui sont à la source de sa valeur. Sans une base or, l’entrepreneuriat dans l’économie mondiale dégénère en une manipulation des monnaies pour servir les intérêts des profiteurs et des proches du gouvernement. C’est une pathologie du capitalisme comparable à la manipulation du droit par des avocats profiteurs et corrompus.

Le remède aux crises monétaires est l’or. Peut-être n’est il pas possible de mettre en place un véritable standard or dans les circonstances actuelles. Mais n’importe qui travaillant de près ou de loin sur les marchés des monnaies comprend le signal monétaire intrinsèque du prix de l’or et sait que ce signal ne peut pas être défié impunément. Un gouvernement dépensier qui détruit le contenu informationnel de la monnaie et des prix générera nécessairement un repli défensif sur l’or à terme.

Une mesure de la monnaie indexée sur l’or peut jouer le même rôle en économie que celui que la Constitution joue en droit. Un sous-jacent or permet la conversion des devises partout dans le monde; l’absence d’un sous-jacent or est un appel à la création de monnaie fiduciaire et à l’accumulation de dettes souveraines dans le monde. L’or prévient de la volatilité et des fluctuations à forte valeur d’entropie générées par les peurs résultant de la manipulation gouvernementale et de la fraude bancaire. Ceci peut donc contribuer positivement à étendre les horizons de l’économie mondiale.

Ce qui n’est pas possible, c’est de mettre fin au scandale bancaire intrinsèque au capitalisme. Ce scandale vient de l’inadéquation des durations au cœur de tout système capitaliste caractérisé par une offre à long terme à forte valeur d’entropie et une demande immédiate à faible valeur d’entropie. Vous entendrez parler de ce scandale partout où les libertariens se retrouvent. Il n’y a pas d’argent dans les banques. La banque à réserve fractionnaire est une fraude et une illusion. Elle permet une production illimitée de monnaie par les banques, qui peuvent dès lors en émettre à volonté. Feu Murray Rothbard et d’autres adeptes du standard or qui croyaient au scandale de la banque ont propagé ces peurs. Ils pensaient que l’or devrait être dans les banques elles-mêmes et être prêt à la livraison à tout moment. La propriété d’une mine d’or d’actifs capitalistes par les banques n’était pas assez. La monnaie devait être réifiée et liquide en même temps, à la fois gelée et fongible. Cela ne se pourra jamais. Le scandale de la monnaie est à la source de notre richesse.

 

En conformité avec la devise de Thomas Jefferson, la plupart des partisans de la libre économie de marché promeuvent «le commerce avec toutes les nations» mais «l’alliance avec aucune d’entre elles». En d’autres termes, les États-Unis devraient cesser toutes les guerres dans lesquelles ils sont actuellement impliqués et mettre un terme à l’aide envers Israël ou d’autres pays dans le Moyen-Orient. Partagez-vous cette vision de la politique étrangère?

George Gilder. - La question centrale en politique internationale, qui divise le monde en deux armées antagonistes, est le minuscule État d'Israël.

Cette question centrale n’est pas une guerre mondiale de civilisations entre l'Occident et l'Islam ou une scission entre les Arabes et les Juifs. Ces conflits sont réels et saillants, mais ils occultent la guerre plus profonde, morale et idéologique. La vraie discussion se situe entre la primauté du droit et la primauté des niveleurs [levellers, un groupe égalitariste durant la guerre civile anglaise (1642–1651), NdT], entre l'excellence créatrice et l’«équité», entre l'admiration de la réussite et l'envie et le ressentiment de celle-ci. Israël définit une ligne de démarcation. D'un côté, rangés à l'Organisation des Nations Unies et dans les universités à travers le monde, sont ceux qui voient le capitalisme comme un jeu à somme nulle où le succès se gagne au détriment des pauvres et de l'environnement: chaque gain pour une partie est un coût pour une autre. De l'autre côté sont ceux qui voient le génie et la bonne fortune de certains comme une source de richesse et d'opportunités pour tous.

Ce que j'appelle le test Israël résume quelques questions: Quelle est votre attitude envers les gens qui vous surpassent dans la création de richesses ou autres réalisations? Aspirez-vous à égaler leur excellence, ou est-ce qu’elle vous fait enrager? Admirez-vous et célébrez-vous les réalisations exceptionnelles, ou cherchez-vous à les attaquer et à les démolir? Caroline Glick, la sous-directrice déterminée du Jerusalem Post, le résume ainsi: «Certaines personnes admirent la réussite; certaines personnes l’envient. Les envieux haïssent Israël». Le test Israël est un défi moral. Le monde a appris à voir les défis moraux comme des questions de charité et de compassion envers les victimes, en particulier les pauvres, dont la pauvreté est considérée comme une preuve de leur victimisation. Mais le défi moral de ce siècle n’est pas la charité envers les pauvres mais la façon dont on traite les élites productives qui créent la richesse qui nous entretient. Victime de ressentiment, Israël incarne les tourments des élites productives en état de siège dans le monde entier.

Dans les pays où les Juifs sont libres d'inventer et de créer, ils accumulent une richesse remarquable et suscitent l'envie et la suspicion. En cette ère de l'information, alors que les réalisations de l'esprit ont largement dépassé le pouvoir des masses et de la force matérielle, les Juifs ont forgé une grande partie de la science et de la richesse de notre époque. Leurs contributions novatrices à la théorie quantique ont permis l'ère du numérique. Leurs avancées en science nucléaire et en informatique ont propulsé l'Ouest vers la victoire durant la seconde guerre mondiale et la guerre froide. Leurs inventions en bio-ingénierie ont amélioré la santé, et leurs semi-conducteurs alimentent la croissance, de toutes les nations. Leur génie a élevé la culture et l'économie du monde.

Tout autour du globe aujourd'hui, des responsables de nations et d’organisations internationales, des universitaires prestigieux, et des écrivains passionnés dénoncent les mêmes pays où les Juifs sont autorisés à créer et réussir. Ces dirigeants prétendent être antisionistes, anti-Israéliens, anti-Américains, ou anticapitalistes, mais les distinctions se fondent derrière le fait crucial de leur antisémitisme à découvert. Les gens qui dénoncent obsessionnellement les Juifs ont un nom; ce sont les Nazis. Les dirigeants Arabes Palestiniens se sont révélés être des Nazis, pour la plupart. Quiconque croit que ces hommes devraient commander un État-nation bien installé à côté d'Israël est bercé d’illusions. Il n'y a qu'une seule réponse aux revendications et aux demandes et aux menaces de ces personnes: et cette réponse est «non».

Les dirigeants de l'Iran sont de fiers Nazis. Quiconque croit que l'Occident peut rester à l'écart et mener des négociations à l’amiable pendant qu'ils gagnent accès à des armes nucléaires est une girouette qui n'a pas réussi à apprendre quoi que ce soit de l'histoire du vingtième siècle. Le président de la Syrie est également obsédé par les Juifs et Israël. Les wahhabites d'Arabie Saoudite dans leurs madrasas préparent de nouvelles armées de jeunes chemises brunes dans le monde entier. Le monde civilisé doit montrer assez de courage pour ses convictions séculaires pour répondre à tous les néo-Nazis avec un retentissant «non». Aux États-Unis, cependant, l'élite estime que c'est exactement le moment dans l'histoire humaine où le désarmement est une option désirable, un moment pour des concessions diplomatiques accentuées au Moyen-Orient, un moment où la question suprême devrait tourner l’attention nationale et internationale vers «le changement climatique». Ces croyances mettent en question la survie même des États-Unis.

La menace de l'Holocauste ne fait que commencer avec Israël. L'Occident tout entier est vulnérable au jihad. Celui-ci ne peut être arrêté que par une combinaison de son identification, de la détermination et de la technologie. Israël, aux premières loges, doit faire face à cette menace avant les États-Unis. Israël a déjà démontré l'efficacité des programmes de défense civile contre les attaques de missiles. En organisant la fuite vers des abris souterrains, en distribuant des masques à gaz à chaque homme, femme et enfant, les Israéliens n’ont subi qu’un petit nombre de décès malgré des milliers d’attaques sur les villes israéliennes. Les Israéliens ont entretenu des forces militaires qui ont réussi à tenir le djihad à distance depuis longtemps. Le test Israël oblige le monde capitaliste à reconnaître la nécessité de l'armement et de la défense civile. Aujourd'hui, la menace nucléaire semble principalement s’adresser à Israël. Mais le potentiel d'importation d’armes nucléaires dans les villes américaines est en constante augmentation, que ce soient les explosions en mer à proximité des ports américains ou les explosions de bombes au-dessus des infrastructures électroniques critiques de l'Amérique. Les États-Unis doivent mobiliser toutes leurs capacités de renseignement et de défense contre ces menaces.

Le test d'Israël nous pousse à renoncer à l'illusion de se retirer de la course aux armements. Trop d'Américains souscrivent encore au «rêve étrange» de l'école des relations internationales, comme je l'ai appelé après avoir chanté les paroles d'une chanson d’Ed McCurdy avec Joan Baez au Club 47 sur Mount Auburn Street à Cambridge comme étudiant dans les années 1960:

«Hier soir, j’ai eu le plus étrange rêve
Que je n’ai jamais rêvé avant
Je rêvais que le monde était tombé d'accord

Pour mettre un terme à la guerre
Je rêvais que je voyais une salle forte

La salle était remplie d'hommes
Et le papier qu'ils signaient disait
Qu’ils ne se battraient plus jamais»

La chanson et le sentiment sont aussi contagieux et mortels que le mouvement de la paix à Oxford qui a anesthésié la Grande-Bretagne avant la Seconde guerre mondiale, comme le mantra de la paix qui enivre maintenant Israël et beaucoup de Juifs américains qui se croient «partisans» d'Israël, ou comme les campagnes pour le désarmement nucléaire qui séduisent les américains de gauche. La plus grande menace intérieure aux États-Unis n’est pas le jihad mais le mouvement de la paix. Les pays qui ne parviennent pas à relever le défi de l'armement de qualité et de la technologie militaire finissent en guerre.

Le meilleur côté de Ronald Reagan était son engagement à construire des missiles antibalistiques. Le pire côté, insensé, presque hédoniste, de son discours prônait la destruction des armes nucléaires. Peu importe les mises en garde qu’il inclût, le discours a été une erreur horrible qui a joué dans les mains des ennemis de l'Amérique et est encore une arme majeure dans leur attirail. Il était son instant de «rêve étrange», et s’il se réalisait, il condamnerait le pays qu'il aimait. Maintenant, sans aucune surprise, le président Barack Obama joue également de ce rêve infatué. À des moments de faiblesse particulière, il parle du désarmement nucléaire. À peine une semaine après son entrée en fonction, il a parlé de détruire 80 pour cent des stocks d'armes nucléaires de l'Amérique. Il envisage d'abandonner la défense antimissile. Son principal atout pour faire de telles propositions est sa capacité à citer Reagan comme un précurseur sur la voie du désarmement. Dans la mesure où il le poursuit, Obama mettra en péril l'existence même de ce pays. Avec des armes nucléaires dans d’autres mains, sans anti-missiles et manquant également d'autres technologies de pointe, les États-Unis ne peuvent pas survivre en tant que pays libre. La course aux armements est la charge inexorable de tous les peuples libres.

Aucune grande nation dans l'histoire n’a réussi à préserver son intégrité et sa souveraineté sans relever le défi d'armements en continuelle amélioration. Pour Israël, la problématique est évidente. Sans maintien du leadership de la technologie militaire, le pays n'a aucune chance de survie. Mais beaucoup d'intellectuels américains imaginent encore que les États-Unis sont différents, qu'il est possible ou souhaitable pour eux de négocier une «fin à la course aux armements». Nos ennemis voudront toujours mettre fin à la course aux armements car ils savent que seules les nations libres peuvent la gagner. L’épreuve cruciale des dirigeants américains est de voir au-delà du flux constant de propositions pour le désarmement technologique. Tous nos ennemis veulent nous affronter sans notre supériorité qualitative.

La fin de la course aux armements priverait les pays capitalistes de leur plus grand atout dans la lutte contre la barbarie. Le résultat n’apporterait aucun soulagement dans la compétition militaire mais plutôt sa transformation. La rivalité des armes passerait d'objectifs qualitatifs qui favorisent les pays libres comme les États-Unis et Israël à une rivalité quantitative qui favorisera nos ennemis barbares.

"Ordre spontané est un oxymore qui viole les principes fondamentaux de tout système d'information."

«L'idée dangereuse» de Darwin, selon l’expression du philosophe naturaliste Daniel Dennett, est que le design peut émerger spontanément, c'est-à-dire sans l'intervention d'aucune déité. À première vue, la science économique du libre marché, tout particulièrement l'École Autrichienne, est en harmonie complète avec cette conception Darwinienne (qui, en fait, avait été anticipée par Herbert Spencer et encore plus tôt par les philosophes Taoïstes). Comme nous l'avons vu ci-dessus, Friedrich A. von Hayek a notamment décrit le marché libre comme un «ordre spontané», qui fonctionne sans l’intervention d'une autorité planificatrice, sauf pour faire respecter l'ordre légal et pour fournir des services publics essentiels. Dans une économie de marché libre, les signaux des prix permettent à chaque preneur de décision de communiquer avec les autres une connaissance dispersée et tacite, qui rend cet «ordre spontané» capable de résoudre le problème du calcul économique, alors que les méthodes d'allocation bureaucratique ou technocratique n'ont pas de moyen rationnel d'allouer des ressources.

Vous ne cachez pas votre méfiance envers la théorie Darwinienne. On pourrait être tenté de vous demander comment vous pouvez à la fois défendre une économie de marché libre et mépriser «l'idée dangereuse» de Darwin au cœur de la théorie économique du marché libre. Quelle serait votre réponse?

George Gilder. - Je suis d'accord avec votre description de la science économique libérale. Mais «ordre spontané» est auto-contradictoire et n'a pas plus de pouvoir explicatif que le charabia tautologique de la «survie du mieux adapté».

La théorie de l'ordre spontané soutient que la complexité et l'équilibre, tels que l'on peut les voir dans l'économie, peuvent émerger sans planification ni contrôle, comme les écosystèmes biologiques, les orbites planétaires, ou la conscience humaine. Ce concept, comme celui d'«émergence», permet aux scientifiques d' «expliquer» des phénomènes ordonnés qui ne pourraient pas avoir été prévus ou causalement spécifiés à partir de leurs conditions initiales. Comme vous le soulignez, Hayek a développé l'idée, transmettant sa conviction que l'économie et la culture évoluent avec la même spontanéité non guidée que les systèmes biologiques. Au cours des décennies suivantes, l'ordre spontané est devenu un thème dominant de la pensée économique. Le précoce Paul Krugman l'a invoqué dans son livre The Auto-organizing Economy, et on le trouve dans des blogs philosophiques Mormons et des tracts du Tea Party. «Je crois en l'ordre spontané» est devenu un slogan de la droite américaine.

La théorie de l'information conclut que tous ces concepts sont incohérents et contradictoires. Une économie capitaliste est le prototype même d'un système dynamique complexe. En théorie de l'information, l'ordre a une valeur entropique faible. Caractérisé par la régularité et la redondance, il tend à être prévisible. Il contient peu d'information et de surprise. La complexité, par contre, est riche en information. Elle a une valeur entropique élevée et constitue le contraire de l'ordre.

Les choses qui croissent et changent ont par définition une valeur entropique élevée. Passant d'un passé révolu à un futur indéterminé, elles sont toujours définies par leur information, leurs nouveautés, leurs surprises. Ordre spontané est auto-contradictoire. La spontanéité a pour connotation l'ébullition des surprises. Elle est fortement entropique et désordonnée. Elle est entrepreneuriale et complexe. L'ordre a pour connotation la prédictibilité et l'équilibre. Il est ce qui n'est pas spontané. Il comprend des codes moraux, des contraintes constitutionnelles, des disciplines personnelles, de l'intégrité dans l'éducation, des lois prévisibles, des tribunaux fiables, une monnaie stable, une finance digne de confiance, des familles fortes, une défense solide, et des forces de police. L'ordre exige une direction politique, de la souveraineté et du leadership. Il implique normalement des croyances religieuses. La saga de l'histoire de l'Occident exprime, tout entière, le courage et le sacrifice nécessaires pour faire respecter ces valeurs et les défendre contre leurs ennemis.

Un principe-clef de la théorie de l'information est qu'il faut un support de faible entropie pour porter des créations de forte entropie. Toutes les singularités surprenantes du capitalisme créateur dépendent des régularités fastidieuses de l'ordre politique. La maintenance de ce support de basse entropie ne peut pas être laissée à un ordre spontané imaginaire.

Le côté basse entropie de l'économie est la demande et la prévisibilité; le côté haute entropie en est l'offre et la surprise. L'État et le droit sont du côté de la basse entropie; ils favorisent et promeuvent des règles d'ordre. Du côté de la haute entropie sont l'entrepreneuriat et la spontanéité, les domaines de la créativité et de la surprise. Ordre spontané est un oxymore qui viole les principes fondamentaux de tout système d'information.

Cette erreur de la science économique date d'avant la théorie de l'information. Hayek s'est démené avec les implications de cette erreur tout au long de sa carrière. À certaines occasions, il a parlé de cultures et de systèmes juridiques spontanés et auto-organisateurs qui évoluent «d'en bas» à partir de rien sans être guidés «d'en haut». D'autres fois, il exposait avec ferveur la nécessité de constitutions réfléchies et de commandements moraux. Abordant la question, il a écrit The Constitution of Liberty. Mais la tradition libérale américaine a embrassé surtout la spontanéité de l'ordre; ses origines dans un processus d'évolution à partir de rien «d'en bas»; et sa résistance à des contrôles ou influences culturels «d'en haut» tels que la religion, la structure familiale, et les contraintes juridiques.

À l’image de Janus, l'entropie a deux visages. Ses bonnes surprises sont rédemptrices et favorables à la liberté. C'est la liberté de choix. Mais le support lui-même exige une vigilance constante contre le bruit entropique. L'ordre n’est pas spontané, mais il est une condition nécessaire pour toutes les surprises de la liberté et de la bonne fortune.

Selon un jugement répandu, en particulier parmi les cercles catholiques, si les sociétés Occidentales, à la faveur du déploiement de la libre économie de marché au cours des siècles derniers, ont connu un essor sans précédent de leur population, de leur aisance matérielle, de leurs connaissances scientifiques et du niveau intellectuel moyen, ce progrès cognitif, économique et démographique est cependant allé de pair avec un déclin correspondant des valeurs morales. De nos jours, le narcissisme, le consumérisme et l’individualisme sauvage sont au cœur de nos sociétés civilisées et opulentes.

Ainsi que Chateaubriand l’écrivait de manière éloquente dans Mémoires d’Outre-Tombe: «L'état matériel s'améliore, le progrès intellectuel s'accroît, et les nations, au lieu de profiter, s'amoindrissent. — Voici comment s'expliquent le dépérissement de la société et l'accroissement de l'individu. Si le sens moral se développait en raison du développement de l'intelligence, il y aurait contrepoids, et l'humanité grandirait sans danger. Mais il arrive tout le contraire. La perception du bien et du mal s'obscurcit à mesure que l'intelligence s'éclaire; la conscience se rétrécit à mesure que les idées s'élargissent.»

Quel regard portez-vous sur cette opinion pessimiste en vogue?

George Gilder. - Le postulat que la connaissance scientifique ait quelque chose à voir avec la conscience morale est bien-sûr faux. Mais il est tout aussi faux de supposer qu’un déclin des valeurs morales puisse aller de pair avec le progrès scientifique et matériel.

À cet égard, notre problème central naît notamment d’un profond conflit entre les processus du progrès matériel et les idéaux du gouvernement et de la culture «progressistes». L’égalité, la rationalité bureaucratique, la prédictibilité, la libération sexuelle, le «populisme» politique, et la poursuite du plaisir – toutes les valeurs de la culture avancées – sont absolument incompatibles avec les disciplines et les investissements du progrès économique et lui font obstacle.

C’est l’idée de la futilité économique – et non de la croissance capitaliste – qui donne licence à la culture de l’hédonisme et de la sensualité. Dans un monde imparfait et souffrant, la possibilité du progrès implique la responsabilité de le réaliser. Seul un monde socialiste, un univers de «croissance limitée», où l’effort humain, l’entreprise et la créativité ne peuvent prévaloir longtemps sur la pauvreté et les souffrances inutiles, libère les rêves progressistes de libération sexuelle, de loisir, de redistribution et de plaisir sensuel de leur responsabilité de décadence et d’injustice. Le rêve de la stagnation exalte le politicien autant que l’hédoniste.

Ici de nouveau, nous tombons sur une vérité familière: une structure à faible valeur entropique (absence de surprise) est requise pour soutenir un haut niveau d’entropie informationnelle (flot de surprises). Dans le capitalisme, les structures prédictibles sont la règle de droit, la maintenance de l’ordre, la défense des droits de propriété, la fiabilité et la retenue de la réglementation, la transparence des comptes, la stabilité de la monnaie, la discipline et la longévité de la vie de famille, et un niveau de taxation cohérent avec un rôle modeste et prévisible du gouvernement. Ces structures à faible valeur entropique n’émergent pas spontanément. Elles sont les effets du leadership politique et du sacrifice, de la prudence et de la prévoyance, de la sagesse et du courage. Parfois elles doivent être défendues par la force militaire. Elles incarnent un principe hiérarchique. Ce sont ces structures à faible valeur d’entropie qui permettent les créations à haute valeur d’entropie du capitalisme florissant.

Quel regard portez-vous finalement sur la période actuelle?

George Gilder. - Nous sommes dans une ère dangereuse dans laquelle les intellectuels nient l’existence de l’esprit humain et de sa créativité. Nous passons du suicide sexuel, i.e., de la négation des différences entre les sexes, au suicide intellectuel: la négation des différences entre l’esprit humain et le calcul mécanographique. Puisque le capitalisme est le système fondé sur l’esprit, i.e., fondé sur caput = la tête, cette nouvelle trahison des clercs délirante est une menace pour l’économie globale. La Théorie de l’Information du Capitalisme s’efforce de corriger cette escroquerie funeste.

L’ordre de l’univers n’est pas ascendant ou hétérarchique mais hiérarchique et descendant. L’empirisme réductionniste constitue une superstition matérialiste. C’est une «théorie de l’univers plat» où tout est expliqué à travers les lois de la chimie et de la physique. Mais les lois physiques et chimiques ne peuvent pas rendre compte de la croissance de la connaissance et de l’information, qui est le nouveau «système du monde», développé à travers les découvertes de Kurt Gödel, Alan Turing, John von Neumann, Gregory Chaitin, Claude Shannon et bien d’autres. La moralité se situe à un plus haut niveau de l’architecture logicielle de l’univers que la science matérialiste. C’est un univers hiérarchique. Aussi longtemps que les élites intellectuelles demeureront mystifiées par la théorie de l’univers plat, enjolivée par le kitsch complet des univers parallèles et infinis, elles ne sortiront pas de leur apathie morale et emporteront le monde dans la fosse à serpents de leur futilité.

* Grégoire Canlorbe est un entrepreneur intellectuel. Ses interviews sont régulièrement publiées par la revue scientifique Man and the Economy, fondée par le prix Nobel Ronald Coase, ou le blog du think-tank américain Foundation for Economic Education

** Traduit de l’anglais par Thibaut André, Grégoire Canlorbe, Stéphane Geyres, Philippe Lacoude et François-René Rideau

 

 

 

 

 

 





 
 
 
 

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