William R. White: «Les banques centrales se trompent d’hypothèse»

mercredi, 25.05.2016

William R. White est présenté comme l'un des rares économistes ayant prédit la crise du subprime de 2008. Il était mercredi à Genève à l'invitation de l'asset manager belge Econopolis, dans le cadre d'un débat autour du thème: «Sommes-nous à la veille de la prochaine crise financière?»

Interview: Elsa Floret

William R. White est président du comité de développement économique de l’OCDE.

Interview de William R. White, président du comité de développement économique de l’OCDE, était de passage mercredi à Genève, à l'invitation de l'asset manager belge Econopolis, dans le cadre d'un débat autour du thème: «Sommes-nous à la veille de la prochaine crise financière?»

William R. White était, de 1995 à 2008, conseiller économique et le chef du département économique et monétaire de la BRI (Banque des Règlements Internationaux) à Bâle. Il a publié de nombreux articles journalistiques et académiques sur la stabilité financière et monétaire. Il est souvent présenté comme l'un des rares économistes à avoir prédit la crise financière de 2008.

Vous êtes un des rares économistes à avoir prédit la crise des subprimes. En 2016, nous dirigeons-nous vers la prochaine crise financière?

Indéniablement, mais il est impossible de dire quand exactement. Depuis la crise de 2008, la stimulation monétaire des banques centrales n’a pas fonctionné pour favoriser une croissance solide et durable. Les banques centrales se trompent d’hypothèse et leurs modèles analytiques sont inadéquats. Le stimulus n’entraîne pas un effet nominal sur le taux d’inflation. Le modèle d’analyse ne tient pas compte de l’argent, du crédit, de la dette, des banques et des faillites. Le vrai problème persistant est la dette. Depuis plus de 30 ans, à chaque ralentissement économique, la réponse a été la monnaie facile. On diminue les taux d’intérêt et on incite les gens à reporter leurs dépenses à plus tard. Le niveau de dettes augmente et c’est lui qui véritablement empêche de diminuer les dépenses. Plus de dépenses aujourd’hui signifie moins de dépenses demain. C’est le cercle vicieux qui conduit à toujours plus de dettes. Si l’on se réfère au ratio global de dettes Mc Kinsey, cumulant la dette des gouvernements, des individus et des entreprises, il est passé de 210% du PIB en 2007 à 250% en 2014. Alors que cette période était censée être celle du désendettement! Jusqu’où peut grimper ce ratio global? Je crains qu’il atteigne 300%, voire plus. J’ai peut-être tort.

Comment expliquez-vous la persistance de ces modèles analytiques qui s’avèrent faux?

Personne n’est vraiment préparé à les abandonner. Dans le livre publié en 2011 par le prix Nobel d’économie Daniel Kahneman, «Thinking, Fast and Slow», il est démontré que, même si les gens sont choqués par un évènement, leur système erroné de croyance se répète. Nous sommes ici dans la psychologie plus que l’économie, mais c’est la réalité des marchés. Le changement de paradigme est lent. Dans la crise actuelle, les problèmes sont graves et les individus n’ont pas encore pris la mesure de la gravité.

Quelles seraient les solutions pour soutenir une croissance durable?

Nous sommes face à un problème d’insolvabilité et non de liquidité. Les banques centrales seules sont impuissantes. Les gouvernements doivent faire les réformes structurelles qui s’imposent, même si elles leur apportent l’impopularité. Malheureusement, les réformes tardent et les gouvernements ont moins de marge de manœuvre qu’ils en avaient il y a quelques années.

Que leur suggérez-vous concrètement?

Il faut distinguer les pays qui bénéficient d’un surplus et qui doivent l’utiliser. C’est le cas de l’Allemagne et des Pays-Bas. Des pays comme la Chine, doivent accorder plus d’attention au travail qu’au capital. Il s’agit donc d’augmenter les salaires, les revenus afin de stimuler les dépenses et relancer l’économie. Les politiques doivent stimuler l’investissement public et privé de la part des entreprises américaines européennes et japonaises. Environ trois milliards de dollars en cash sont disponibles. En attente de garantie et de stimulation politique. Et enfin les réformes structurelles. Même avec des licenciements comme conséquence court terme, elles doivent être réalisées afin de permettre, à plus long terme, d’embaucher à nouveau. Le fait que les gouvernements se reposent sur les banques centrales est une décision très dangereuse. Là encore, la psychologie entre en jeu, car aucune de ces réformes n’est facile à mettre en œuvre politiquement.

Dans son rapport trimestriel, la Banque des règlements internationaux (BRI) met en garde, par l’entremise de son chef économiste, Claudio Borio, contre le problème inquiétant de la dette. Comment expliquez-vous que ce rapport et ces recommandations d’une instance hiérarchique supérieure aux banques centrales soient peu suivis de faits?

Sur un plan plus opérationnel, il est utile de préciser que la BRI possède une très petite équipe d’économistes, en comparaison avec ceux travaillant pour les banques centrales. De plus, ces dernières sont les actionnaires de la BRI, ce qui implique que c’est elle qui les sert et non l’inverse. Ces deux faits pèsent dans la balance contre le poids à donner aux recommandations de la BRI. Sur un plan plus fondamental, les banquiers centraux sont pris dans une sorte de piège. Les mesures fiscales et règlementaires se sont resserrées pour de bonnes raisons à long terme, mais ces changements ont aussi contribué à supprimer la demande à court terme. De plus, les autres mesures des gouvernements de soutenir, dans la durée, la croissance de la demande potentielle, sont difficiles à implémenter politiquement. Le stimulus des banques centrales a été réduit à son unique rôle d’instrument politique au soutien de l’économie. Malheureusement, avec le temps, ce stimulus de la banque centrale perd de son efficacité et peut même réduire le taux de croissance du rendement potentiel en raison d’une mauvaise allocation des ressources. Les banques centrales doivent souligner qu’elles peuvent seulement «acheter du temps» et que finalement ce sont les gouvernements qui doivent agir. Le plus tôt serait le mieux.





 

 
 


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