EDITORIAL François Schaller
A près de nonante-cinq ans, qui s'intéresse encore à ce que vous avez fait? Qui même s'en souvient? Quel contraste entre la disparition subite de Nicolas Hayek et la modeste nouvelle annonçant la mort d'Albert Amon. Le génie industriel qui s'est éteint cette semaine à Lausanne eut l'honneur d'une avenue à son nom (et de son vivant), mais le public ne connaît guère son œuvre. Ce collectionneur d'art et grand donateur dans la recherche médicale locale n'a jamais aimé la publicité. Il s'agit pourtant d'un véritable condensé, un intriguant cas d'école de ce que l'économie suisse a de plus typique: le succès mondial dans une spécialité sophistiquée et recherchée, trop étroite cependant pour attirer les géants.
Albert Amon a fait de la Société industrielle et commerciale de produits agricoles (l'origine du sigle Sicpa), créée par son père dans les années 1920, le leader absolu des encres de sécurité. Le fournisseur d'à peu près toutes les banques centrales pour l'impression de la monnaie (à commencer par le dollar). Et pour l'encrage dissuasif de toutes sortes de documents prisés des faussaires. Il a attendu l'âge de septante ans pour lancer cette entreprise de technologie dans une diversification à risques qui l'a mise sur les genoux en une décennie (les encres d'emballage, dont elle fut leader dans les années 1990 avec plus de 4000 personnes dans le monde). Recentré aujourd'hui sur la sécurité (en un sens élargi et intégré), présidé par les deux fils, le groupe a ses laboratoires à Prilly et Chavornay. Avec une assistance technique permanente dans plus de vingt-cinq pays.
La trajectoire de Sicpa, ou le fait que cette société cultive toujours la discrétion (assez compréhensible s'agissant de sécurité), ne doit pas faire oublier l'importance de ce genre d'épopée pour comprendre et susciter des vocations industrielles. Il est assez étrange - pour ne pas dire désolant - que l'histoire économique en général, celle des entreprises en particulier, ne fassent pas partie des grands enseignements et de la recherche en sciences humaines. Il manque en Suisse romande une équipe dédiée à cette tâche. Elle pourrait venir du monde académique, mais aussi d'une fondation ou d'une association. Avec des chances assez élevées d'obtenir rapidement un certain rayonnement: les historiens des entreprises sont rares en Europe. Il est plus rare encore qu'ils soient bons.
La Banque nationale a peut-être ouvert une boîte de Pandore monétaire en intervenant si massivement pour soutenir leuro. jean-pierre béguelin*
Ces derniers six mois, les réserves de changes suisses ont doublé, passant de 140 à quelque 280 milliards de francs. Elles s'élèvent maintenant à plus de 36.000 francs par Suisse, soit quelque vingt fois celles dont dispose un Américain, un Européen ou, même, un Chinois et ce, malgré les achats de dollars permanents des autorités de Pékin ces dernières années.
Alors, démesurées les réserves de la BNS? Gardons-nous de conclure trop vite car, pour un pays comme pour un ménage, nul critère objectif ne permet de déterminer le montant d'encaisses qu'il faut garder à titre de précaution. Les réserves de changes seront naturellement plus étoffées pour des pays à la paix fragile tels Israël ou Taïwan, aux recettes d'exportations instables comme les producteurs de pétrole ou à la mémoire encore marquée par les crises passées, celles de 1997-1998 en Asie par exemple. De plus, le montant des réserves par habitant n'est pas une mesure pertinente du besoin en liquidités internationales d'un pays, qui est par exemple nettement plus intense pour un petit État importateur que pour une grande économie quasi-autarcique. Les réserves de change doivent plutôt être jaugées à l'aune de leur utilisation possible, en les exprimant en % du PIB ou en mois d'importations qu'elles permettraient de financer si les exportations étaient bloquées.
Vu ces critères, les réserves actuelles de la BNS, quoique confortables, n'apparaissent pas démesurées. Les 32 mois d'autonomie d'importations qu'elles assurent à la Suisse sont proches du cas anglais. Ils ne dépassent que 2 à 3 fois la couverture des États-Unis ou de l'Eurozone contre 20 fois pour la comparaison par tête. Si les réserves suisses semblent fournir un coussin de sécurité un peu plus douillet en termes de PIB, c'est que depuis 10 ans la part des importations de biens a passé dans notre pays de 25 à 40% du PIB, en grande partie parce que de la demande intérieure helvétique est sous-estimée.